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Pique-nique à la texane

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JiJinou

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A l’horizon, les pompes à pétroles martèlent le sol à la recherche du précieux or noir. Ces « têtes de cheval », monstrueuses mécaniques des temps modernes, dévorent tout sur leur passage. Mais, la misère, elle, est toujours là !

Au Trammel Crow Park, Cumie attend tapie dans l’ombre à l’écart des autres femmes. Elle ne semble pas incommodée par l’air piquant des vents chauds. Sa peau est si pâle, ses traits sont tirés et son corps fatigué. Visage tendu, regard vif et perçant, elle veille pourtant jalousement sur ce pique-nique dont elle orchestre les moindres détails. Les enfants tournent autour, les femmes la complimentent de loin. Son mari Henry et les hommes se tiennent éloignés. Ils discutent peut-être d’argent, de mécanique, d’armes, de débrouilles ou magouilles. Mais Cumie ne veut pas savoir. Ce ne sont pas ses affaires ! Les temps sont durs en particulier à West Dallas. Alors, elle ne va pas passer cette journée à ressasser les mauvais moments. Il faut profiter de tout ce que le bon dieu peut leur offrir. Une prière sera faite en ce sens avant le repas. Tout est prêt et joliment installé malgré la chaleur suffocante qui forme des vaguelettes autour de l’installation. L’immense couverture à carreaux rouge et blanc s'accorde parfaitement avec les paniers d’osier remplis de victuailles et son fameux plat « cumisien » trônant en son milieu : haricots, poulets frits et ses excellents cornbread, ses petits pains de maïs. La valise à pique-nique, offerte par sa belle-fille lors de leur dernière rencontre, est bien calée contre elle avec les couverts et autres ustensiles qu’utilisent les riches familles de Dallas de l’autre côté du fleuve Trinity. Cumie se détend un peu. Elle se souvient du soir où Henry, en revenant de la station-service où il travaille, lui a annoncé la venue prochaine de son fils et de sa belle-fille. De ses sept enfants, c'est celui qui a le mieux réussi. Il voyage beaucoup à travers le pays et aide les siens du mieux qu’il peut. Six mois qu’elle ne l’a pas vu. Elle est si fière de lui pourtant, elle ne donnait pas cher de sa peau : un mètre soixante-huit pour cinquante-neuf kilos tout mouillé ! Par les temps qui courent, elle aurait pu le perdre cent fois ! Cumie aime aussi sa belle-fille. Les regards furtifs incessants de la Belle vers son homme en disent long sur l’amour qu’elle lui porte. Cette petite blonde aux yeux bleus, toute frêle, est intelligente et futée. Elle sait parler et écrit même des poèmes. Un peu trop rêveuse et romantique à son goût, mais elle rend son petit heureux alors…

Cumie soupire. Elle pense à cette journée toujours très codifiée et organisée autour du couple attendu. Elle sait déjà que tous les hommes, petits et grands, se précipiteront vers le nouveau bolide de son fils. Lors du dernier repas, il était arrivé à toute vitesse au volant de sa superbe FORD V8, soulevant une tonne de poussière et provoquant les sifflements admiratifs de son frère ainé et de tous les mâles de la famille. Henry, le patriarche, avait effleuré longuement la voiture en signe de respect, et même d’admiration. Ces rencontres familiales sont aussi suivies par les remises de cadeaux ou sommes d’argent distribués « à la volée ». Puis, viennent les interminables séances photos, clichés emblématiques de ces parenthèses heureuses, où le couple se met en scène pour la postérité. Mais Cumie préfère le moment du repas où tous se ressemblent sur sa nappe et se délectent de son plat. Tout le reste n’est que convenances qui la mettent mal à l’aise. Élevée à la dure, elle ne supporte pas toutes ces simagrées. Tels sont les pique-niques à la texane. Seulement…

Jamais plus Henry ne recevra de message du petit Clyde Barrow bien caché dans une bouteille de coca lancée en direction de la station-service de son père. Jamais plus Cumie n’espérera la venue de son fils pour un pique-nique à la texane. Seul, restera ce poème de Bonnie Parker « The Trail’s end » comme un écho annonciateur de mauvaises nouvelles :
 « Vous connaissez la vie de Jessy James
Et de son trépas tragique
Mais si vous aimez lire
Avant de vous endormir
Voici l'histoire de Bonnie et Clyde»…
_________________________________
TTC inspiré du livre « My life with Bonnie and Clyde » de Blanche Barrow.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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coquelicot · il y a
j'ai relu votre texte. Vous aviez déjà mes voix, avec le même plaisir. Bonne continuation. Coquelicot
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Randolph · il y a
J'adore l'ambiance ! Et c'est bien écrit, bravo !
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F. Gouelan · il y a
Belle inspiration texane. Cela nous fait aussi voyager dans le temps.
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J.M. Raynaud · il y a
ambiance US, j'aime !
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Pascal Gos · il y a
Si bien chanté par Gainsbourg et BB. C'est vrai que l'on ne s'attend pas à cette chute.
Voici donc mes voix
Si vous avez quelques instants et si vous aimez, venez lire et soutenir ma nouvelle
(http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-bonheur-des-choses-imparfaites)

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Alain Lonzela · il y a
La chute est surprenante et bien amenée... ;-)
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JiJinou · il y a
Merci d'être passé Alain.
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Morgazie · il y a
Ah la chute ! Trop bien ! <3
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Patrick Peronne · il y a
Un très bon texte. Une lecture plaisante.
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Utilisateur désactivé · il y a
ambiance bien ressentie...joli texte, mes voix
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JiJinou · il y a
Merci Myrtille :o)
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Brocéliande · il y a
Beau texte, belle écriture ...bravo !
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JiJinou · il y a
Merci beaucoup Brocéliande.
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