Pickpockets

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Adepte de littérature depuis toujours, j'aime conter des histoires qui sortent de l'ordinaire  [+]

« Attention ! Des pickpockets peuvent être présents à bord de votre train. Nous vous invitons à veiller à vos effets personnels. »

Le silence tombe sur le wagon de métro alors que résonne encore la voix métallique des haut-parleurs. Tel le coup de marteau d’un juge dans une salle d’audience dissipée, l’annonce a mis un terme à toutes les conversations. Chacun des passagers a ensuite affiché la même expression de concentration intense, sourcils froncés et tête légèrement penchée, l’oreille à l’horizontale pour mieux recueillir les syllabes du message inaudible. Au fur et à mesure que les passagers comprennent la teneur de ce dernier, la crispation laisse la place à une expression de feinte indifférence. Mais la nervosité de leurs mains les trahit : certaines palpent les poches, vérifiant la présence des portefeuilles et des téléphones portables, d’autres asphyxient les sacs à main par une pression exagérée. Certains redressent la tête comme des suricates et guettent autour d’eux le moindre signe suspect.

Moi aussi, ce soudain changement d’atmosphère me rend nerveux, mais pas pour les mêmes raisons. Bien que je n’aie rien à me reprocher, je me sens coupable. De quoi ? Je ne saurais le dire exactement. D’exister, peut-être ?

Comme on pouvait s’y attendre, sous l’effet de l’annonce, le métro se change en un tribunal où chaque passager s’octroie le pouvoir du juge et la science du témoin. Malheureusement pour moi, dans ce tribunal populaire, le délit de faciès n’est pas proscrit ; au contraire, il s’agit même de la pièce à conviction numéro un.
Mes mains se couvrent de sueur froide et glissent le long de mon survêtement. Et cette manière nonchalante de m’asseoir, n’est-elle pas suspecte ? Je tente gauchement de me redresser, mais mes mouvements empruntés ne font qu’attirer l’attention sur moi.
Je me force à garder la tête droite, digne, et je croise le regard d’une dame entre deux âges assise en face de moi. Comme elle me fixe, je me rends compte avec effroi que je suis pris au piège : si je soutiens son regard, elle pensera que je la défie ; mais détourner les yeux maintenant serait presque un aveu. Désespéré, je décide de changer de stratégie. Je me force à imprimer sur mon visage une expression de détresse, pour faire appel à sa pitié. Quelle sera ma remise si je plaide coupable ?
Le train s’arrête dans un crissement assourdissant, un homme rentre et s’intercale entre la femme et moi, m’accordant un sursis inespéré. Pour cette fois, je suis tiré d’affaire, mais je dois veiller à ne pas me faire piéger de nouveau. Je décide de fermer les yeux et de penser à autre chose. Malgré cela, je sens dans ma nuque le frisson des regards qui se tournent vers moi, des regards réprobateurs, craintifs, parfois même menaçants. Je sais qu’autour de moi se tisse en silence une toile complice entre les passagers, un réseau de confiance mutuelle dont je suis exclu. Pire, j’en suis la cible.

Le train s’arrête de nouveau. Sur le quai, deux policiers en uniforme sont en train de patrouiller. Le temps s’arrête, mon cœur s’accélère. Tout le monde, je le sais, scrute ma réaction.
Avant que les passagers n’aient pu prononcer un mot, avant qu’ils ne se lèvent de concert et me pointent du doigt, je me lève et me mets à courir.
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