2
min

Piano, ma non troppo

Image de Luc Moyères

Luc Moyères

11 lectures

0

Le piano gare offre parfois des moments rares d’émotion intense. Il ouvre souvent, il est vrai, un espace plus insolite, voire quelques instants de franche jovialité cruelle, quand il n’écorche pas les tympans par un jeu de chimpanzé.
C’était le cas ce soir–là en gare d’Angers. Une pluie persistante, cette bruine glaciale et vaguement poisseuse que l’Anjou sait si bien instiller aux pires jours des hivers sans froid, avait repoussé dans le bâtiment la foule bariolée, un peu interlope même, qui gravite d’ordinaire autour de lui jusqu’à la nuit tombée. Par un curieux effet de ségrégation centrifuge, les éléments les plus exotiques s’étaient arrogé la galerie et les pourtours des distributeurs automatiques, tandis que la frange plus ordinaire occupait le centre du hall. J’y étais. Accroché à mon barda roulant de voyageur, un bref examen du tableau d’affichage m’avait attiré près du distributeur d’histoires courtes. Trois épisodes de vingt centimètres plus tard, le son du piano juste à côté capta mon attention.
« Tiens, un accord de jazz ! Non... réflexion faite, deux fois quatre notes l’avaient précédé, rappelant plutôt la marche nuptiale de Wagner. Curieux comme un doigt qui glisse peut vous changer d’univers... D’ailleurs, il récidive et le pauvre Richard n’est pas vraiment à la noce aujourd’hui.» La machine sonore s’essaya ensuite sans préavis à une attaque surprise de la marche turque, qu’aurait sans doute goûtée bien davantage Vlad Tepes que Mozart. Curieux encore comme trois notes vous ouvrent, à la fois, l’identification instantanée d’un morceau, et la porte à la critique sardonique et stérile, tout aussi immédiate, d’êtres malfaisants tapis au fond de nous et bien incapables quant à eux d’en trouver la première note sur un clavier.
La main sacrilège hésita un infime instant entre deux fausses notes pareillement dissonantes, et un infime filet ténu me charma le tympan : comme le velours au lointain d’une flute traversière.
Les mouches changèrent aussitôt d’âne, et dix secondes plus tard j’entendais distinctement une sarabande de Bach, picorée par mes neurones dans le magma de la cacophonie bastringue. Curieux aussi comme notre cerveau décrypte et trie, quand il le veut. J’en identifiai rapidement l’origine, du côté de la sortie Tram, en haut de l’escalator.
Curieux de voir l’artiste, et charmé par avance par la mélodie, car le jeu me semblait juste et inspiré, je me mis en mesure de rejoindre les lieux, traînant mon attirail. En ces lieux, la pratique musicale est rarement à visée gratuite, et d’ordinaire je la fuis plutôt. Mais cette fois, le jeu en valait la chandelle, Bach ou Couperin, surtout dans une gare, valent bien un ticket-repas.
Quand l’escalier mécanique au train de sénateur me déposa enfin dans l’entrée haute de la station, la musique s’éteignit, et pas de flutiste dans le hall. Voyons sous l’auvent qui protège l’accès au Tram, et sert surtout cet après-midi d’abri précaire à ceux que les embruns ne rebutent pas trop, ou qui fument. Pas davantage d’instrumentiste, de flute traversière ou même d’étui de transport. Pourtant, un tuyau de quarante centimètres, ça se voit, bonsoir !
C’est alors que la musique reprit, sans que je visse pour autant ni homme ni haut-parleur en situation de l’émettre. Je rêve, ma foi, ou le martelage forcené des cordes m’a collé des acouphènes ? Frustré comme mélomane, et dans mon minuscule élan de générosité, je repris de guerre lasse le plateau descendant, accompagné pour la soirée d’arpèges veloutés dont je me demande encore d’où ils pouvaient bien venir.

Thèmes

Image de Très très courts
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,