Physionomie fantôme

il y a
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Je suis né en Bretagne en 1983. Passionné par les lectures de l’imaginaire, mon amour pour les légendes et les mythologies se ressent dans mes récits oniriques à la croisée des genres, où le  [+]

Casside se lève à 8h30, comme tous les matins. Elle s’assied sur le bord du lit, s’étire et se rend à la salle de bain accolée à la chambre. Après une douche tiède, légèrement froide pour raffermir la peau, elle commence sa mue et gomme le reliquat de maquillage de la veille. Son miroir éclairant révèle la teinte vierge de son visage et Casside s’empresse d’appliquer une couche de BB crème. Elle signe les contours de ses paupières d’une ligne de khôl et brosse ses cils d’une touche de mascara. Elle peigne ensuite ses longs cheveux auburn puis les lisse. La touche finale consiste en un furtif passage de gloss sur ses lèvres délicates.
De retour dans sa chambre, elle se remet au lit, attrape son téléphone et tire un peu à elle la couette. De ses deux bras tendus au-dessus d’elle, la jeune femme se cadre dans l’objectif de son smartphone, plisse légèrement les yeux pour paraître fatiguée et esquisse un sourire aguicheur, volontairement timide. Une fois la photo prise, elle la poste directement sur son compte Instagram :
« Sublime journée à tous ! #réveildifficile ».

Après un petit déjeuner frugal, l’influenceuse va enfiler sa tenue de yoga : legging bleu nuit et brassière gris chine, s’accordant élégamment avec le brun noisette de ses yeux pétillants. Elle déroule son tapis et place son ballon de fitness. Assise en tailleur, elle se noue une queue de cheval puis se saisit de son smartphone. Elle ouvre grand les yeux, penche un peu la tête de côté et décoche un sourire plein à l’objectif. Le cliché est partagé dans la foulée :
« Yoga for life ! #routinesanté ».
Puis elle se relève, range son matériel, va se changer et s’installe sur son canapé. Casside a autant d’amies que d’ennemies, l’une ne va pas sans l’autre et il est donc important pour elle de surveiller leur activité sur Instagram pour leur attribuer l’amitié nécessaire en fonction de leurs publications. Fleur vient de poster les photos de son weekend à Venise avec son nouveau petit ami. Son nombre de followers a explosé ; Casside ne like pas.

Alicia lui a envoyé un message et lui a donné rendez-vous à 14h30 pour une séance de shopping. Casside mange en vitesse un repas équilibré et retourne dans la salle de bain. Cette fois-ci, il faut en mettre un peu plus. L’éclairage naturel peut s’avérer traître. Elle se réhausse d’un fond de teint beige sable, s’harmonise d’un fard à paupières cuivré et s’illumine d’un rouge à lèvres carmin. Son miroir lui renvoie ce qu’elle désire et ce que donc les autres désireront aussi ; elle est prête.

Les deux jeunes femmes parcourent les portants, se perdent dans les rayons élaborés de couleurs et de formes à la mode. Tout en affichant une désinvolture de façade, elles adoptent des postures travaillées, réagissant par réflexe aux regards de leur entourage et déclenchant inconsciemment un mimétisme réciproque influencé par le galbe chic de l’une et de l’autre. Mais certains détails trahissent une compétition intime ; ainsi quand Casside rit avec éclat d’une chemise à la coupe douteuse, Alicia trépigne de ses talons hauts dans un boucan remarqué.
Les deux jeunes femmes ressortent des sacs plein les mains, fières, insouciantes et radieuses. Elles en profitent pour faire un selfie, chacune rivalisant de charme contrefait, et Casside s’empresse de partager ce moment complice :
« Après-midi shopping avec ma meilleure copine ! #essayagedefolie ».

De retour chez elle, Casside se concocte une assiette de crudité et s’installe devant une série. Elle éteint la télévision au bout de trois épisodes, se démaquille et va dormir.
À 8h30, elle se lève et marche jusqu’à la salle de bain. En sortant de sa douche, elle entoure sa chevelure d’une serviette. Quelque chose ne va pas. Elle n’a aucune idée de ce qui cause cette désagréable sensation et démarre machinalement son train-train quotidien. Soudain, alors qu’elle vient de se sécher les cheveux, elle remarque qu’il y a un léger décalage par rapport à son reflet. Les mouvements verticaux qu’elle imprime avec son fer à lisser sont imperceptiblement en retard dans le miroir. L’impression est infime mais troublante. Alors que Casside applique son gloss, elle s’aperçoit avec stupéfaction que c’est du rouge carmin qui colore sa bouche. Mais en regardant sa main, elle est consternée de voir que c’est bien le gloss qu’elle tient entre ses doigts. Reportant son regard sur son reflet illuminé, elle se voit franchir la porte de la salle de bain et retourner dans son lit où elle se prend en photo.

Casside n’a pas bougé. Elle regarde médusée son propre reflet agir de lui-même. Sortant de sa torpeur, elle se retourne et découvre un mur à la surface réfléchissante. L’influenceuse ne voit aucune porte. Derrière elle, se réfléchit à l’infini sa silhouette de dos. Une silhouette paralysée et aux cheveux bien lissés. L’angoisse l’attrape et la déroute, elle ne sait plus quoi faire. Elle se retourne de nouveau face au miroir lumineux et voit son reflet se lever du lit. Son double s’arrête quand il croise son regard, lui fait un clin d’œil et puis s’en va. Casside est hors d’elle, prise tout à coup d’un accès de fureur. Elle hurle et veut s’emparer du fer à lisser pour le jeter mais elle n’arrive plus à s’en saisir, ses doigts le traversent. Elle s’entête à saisir ses ustensiles de maquillage, mais eux aussi l’abandonnent. Alors elle cogne le miroir, tambourine de ses deux poings mais il ne s’ébrèche pas d’un millimètre. Elle va se jeter contre le mur réflecteur mais il ne cède pas.
Casside s’affale en larmes sur le sol et déjà se met à regretter sa vie superficielle qui se dérobe sans qu’elle ne puisse rien y changer. Prisonnière d’une cellule à son image, fausse et vide, à la substance illusoire, la jeune femme est terrorisée et sent la folie la gagner. Tout à coup, elle entend un crissement sur le miroir éclairant ; son double écrit dessus avec un rouge à lèvres :
« #àmontourmaintenant ».
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M. Iraje · il y a
Du fantastique savamment dosé et mis en selfie ...
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Lange Rostre · il y a
L'angoisse va crescendo. On visualise très bien la scène..
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Benjamin Meduris · il y a
Merci Lange, j'ai eu un peu de mal à rendre la dernière scène "visible" justement !
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Lange Rostre · il y a
Vous avez réussi..
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Mohamed Keita · il y a
Très pertinente
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Long John Loodmer · il y a
Un miroir moins superficiel

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