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Peut (-) être

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Francisco

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Je suis à la retraite depuis quelques mois et le déjà léger sentiment d'exister qui m'animait disparaît peu à peu. Qui n’a jamais éprouvé les sensations de trop peu exister? Voire même d’inexister. Un fond d'humeur de dimanche après midi qui s'étend à tous les jours comme un filet de vie qui s'étire en grisaille. Un ennui qui n'en finit pas. Le temps qui passe et celui qui ne passe pas lors des nuits d’insomnie.
Mon lit, auparavant si difficile à quitter, devenu une salle d’attente ennuyeuse.
Cette nuit là, me libérant des draps entortillés, enfilant un imperméable par-dessus mon pyjama, descendant sans bruit l’escalier, ouvrant la porte d'entrée, je me dirige comme un automate vers l'école primaire de mon enfance. Qu'est ce que que je fais là? Il fait déjà jour. Rien d'autre à faire que de faire demi-tour. Il est déjà 8h30. Je croise des ribambelles d'enfants courant, rigolant, chahutant, profitant des derniers moments de liberté.
- Salut, Beau Père.. C'est pas une heure de retraité ! C'est Christophe, professeur des écoles dans celle de mon enfance.
- Bonjour Christophe.. Comme d'habitude pas pu avoir le temps de dire deux trois mots de plus...Il enchaîne aussitôt :
- J'ai une proposition à vous faire.. Je commence à me méfier de ses talents de gentil organisateur de mes journées.
- Avec votre diplôme en philosophie, ça vous dirait d'animer un atelier-philo avec les enfants de ma classe? 
Quel stratège, toujours la même méthode. Un petit coup de brosse à reluire avec le diplôme et la proposition derrière. Je n’ose pas répondre à la Cioran, par un laconique : « La solitude est l'aphrodisiaque de l'esprit, comme la conversation celui de l’intelligence. », il n’aurait retenu que la fin et comme moi je n’en suis qu’au début.
- Ah oui, pourquoi pas, vous avez déjà prévu des thèmes particuliers ? 
- Pas vraiment, mais le conseil d'école préconise de commencer par célébrer les 70 ans de la déclaration universelle des droits de l'homme.
Rien que d'y penser, sur le chemin du retour, ça me rase déjà. Pas le sujet proposé, pas la rencontre avec des enfants, non, celle avec l'institution scolaire, les discussions sur le projet, les attendus pédagogiques, la place des ateliers dans l'instruction civique de jeunes enfants...Bref, ma gueule dans le miroir du couloir, ce soi qui ne va plus de soi, valises sous les yeux eux mêmes aussi optimistes qu'une tranche de Schopenhauer, ne me disent rien qui vaillent. Je m'enferme dans la petite pièce qui me sert de bureau. Elle est remplie d'innombrables rangées d'étagères croulant de bouquins pas ouverts depuis des lustres. La Déclaration de 48, elle est où dans ce bordel ? Enfouie je ne sais où ! Je n’ai pas plus de considération pour cette déclaration que le reste de l'humanité n'en a pour les droits de l'homme. Je me rappelle comment mon père rentrait tous les soirs à la maison, comment il nous parlait de son boulot d'exploité, d'esclave déguisé en ouvrier. Il commençait dans le couloir et finissait dans la cuisine où il criait qu'il n'y retournerait pas à son usine le lendemain, que ça servait à rien, que son ambition était freinée par sa dignité.... Et il était toujours levé le premier, à cinq heures tous les jours. Pour y retourner.
Une idée ! Pas besoin de cogiter plus. Un thème : demander aux enfants leurs clefs pour se réjouir d’exister. Beau challenge pour un dépressif de moins en moins épisodique ! En même temps si même eux ne les imaginent pas ! Une méthode : ne pas commettre l’erreur de placer l’explication au dessus de la conversation.
Et me voilà un beau jour, assis en rond en compagnie d’une douzaine d’enfants de dix ans me regardant avec circonspection. Je vais me présenter et enchaîner avec les quelques principes de base de ce que peut être un atelier philosophique quand une petite fille se lève et m’apostrophe :
- Vous avez lu la Déclaration universelle des droits de l’homme, nous en lisons les articles depuis deux semaines ?  Elle se rassoit encadrée des regards admiratifs des autres enfants. J’ai la nette sensation d’être tombé dans un traquenard pédagogique. Ils ont envoyé au charbon la petite Rosa Luxembourg de la classe. Que répondre ? Bien sûr je l’avais relue pour l’occasion. Et le gendre qui ne dit rien, manque plus qu’un petit sourire.
- Quel article souhaitez vous discuter entre vous ?  La réponse ne tarde pas et cette fois c’est un garçon qui se lève . Tel un tribun il déclame :
- Nous avons voté et retenu l’article 3 :  « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. »
-  Tu en penses quoi de cet article ? 
- C’est pouvoir grandir et travailler tranquille. C’est pas un métier « élève ».
- Et qu’est ce qui te fera grandir « tranquille » comme tu dis ?
- Ben, moi tout seul, mes parents et...les légumes.. C’est dur la vie qu’ils disent mes parents.
- C’est chacun sa vie. Y a pas de GPS pour nous indiquer le chemin! S’exclame, tête baissée, l’enfant qui est à mes côtés. J’hésite à lui faire remarquer que c’est peut être aussi bien, pas besoin du chemin le plus court ou le plus rapide!
- On peut pas calculer la vie, comme pour les additions ou soustractions.. 
- Vous parlez comme des philosophes, me risquai-je à poursuivre.
- Mais c’est quoi ce truc dont tu parles. La philo...machin...C’est quoi au juste ? 
- C’est se poser des questions sur soi et ce qui nous.... Quand un petit du fond s’exclame :
- Chuttt...Pas si fort...Tu crois qu’on a pas assez du calcul, de la dictée.. ? 
- C’est pas des réponses à des questions alors... ? C’est la même petite fille du début. J’en profite aussitôt et passe à mon plan B.
- Faute de savoir vous l’expliquer, je vous propose une discussion sur les moments où vous vous sentez en liberté, en sécurité et plein de vie? Ces moments nous pouvons les appeler des pépites de vie, alors , êtes vous d’accord pour que nous en partagions quelques unes, de celles que vous avez au fond de vous? »
-  Moi, je sais même pas c’est où le fond de moi ?  Explose le plus jeune du groupe. Qu’est ce que je fais là, moi qui suis bien près de le toucher !
- ça viendra, essaie au moins de le trouver...mon père m’a dit un jour qu’il faut 2000 essais à un bébé avant qu’il ne sache marcher. Ouf, sauvé, temporairement, par une tête aux yeux volontaires.
- Et le mien il m’a dit qu’un enfant rit 400 fois par jour et un adulte, environ 20 fois. Comment ça se fait ? Ils ne sont pas heureux de vivre ? Que répondre, rien, écoute et souris, ce sera déjà un début.
- C’est quand je suis seule et respire tranquille. Je peux vous parler de l’endroit où je me sens la plus libre et en sécurité. C’est ma chambre quand je chante ma chanson de confiance, soupire une fillette. Et moi qui m’ennuie à mourir dans la mienne. Je sais même plus ce que j’ai foutu de mes plus beaux CD !
- Un jour, je me suis réveillée en m’aimant pour de vrai. Enchaîne une autre.
- Moi, je voudrais savoir pourquoi j’ai été inventé, moi et pas un autre ? Je commence à me troubler, j’arrive pas à participer autrement qu’en roulant des yeux embués.
- Je suis heureux d’exister quand j’ai des guili-guili dans le ventre si je regarde mon amoureuse. Je m’apprête à soutenir ce petit poète quand la Rosa Luxembourg du début assène :
- De toute façon, il faudra bien mourir un jour !
- Le bonheur d’exister c’est comme la grippe, c’est contagieux. Rien trouver de mieux à dire, face à cette rafale que je prends comme autant d’attaques virales.
Je sors de la classe tout chamboulé, entouré par Christophe et les enfants qui semblent tout heureux, comme après un bon tour joué à un novice. Pas très content de ma prestation, je rentre chez moi, la tête basse. Je n’ai pu répondre qu’un « peut-être » à leur invitation d’une prochaine fois.
« Pouvoir être » c’est bien leurs questions et moi qui ne peut exhiber qu’un « peut mieux faire » comme ceux qui jalonnaient mes bulletins scolaires. J’hésite, c’est pourquoi j’ai décidé de vous en parler avant de me décider.

PRIX

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Joëlle Brethes · il y a
Poser des questions est presque aussi important que recevoir des réponses. Vous avez su écouter ces enfants, vous les avez mis en confiance, alors ne laissez pas tomber le projet car ce début est prometteur ! ;)
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Flore · il y a
Mes voix pour ton TTC plein de philosophie.
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Lélie de Lancey · il y a
Très jolie façon d'aborder le thème ! J'ai aimé !
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Chantal Sourire · il y a
Fonce, Francisco ! Je vote
Et vous invite sur ma page,merci !

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DOUMA ESPERANCE · il y a
Bonne continuation
Je vous invite à faire un tour sur ma page.
Je suis en compétition avec mon conte Par-dessus tout !
C'est ma première compète, vos conseils et critiques sont les bienvenus.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/par-dessus-tout-1

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Jarrié · il y a
D'où sort la vérité ?
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Jarrié · il y a
Alors....trinquons !
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DOUMA ESPERANCE · il y a
Chez nous on dit la vérité sort de la bouche des enfants ou du fond d'une bouteille !🙂
Bonsoir Jarrié

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Jarrié · il y a
Alors ...trinquons !
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Adjibaba · il y a
Texte bien construit et
plein d'enseignements.
Je vous accorde mes voix pour la richesse du fond.
Si vous avez un instant, passez donc me lire dans "Entre justice et vengeance" :https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Rafiki · il y a
Une belle découverte que votre texte Francisco. Un joli style, une belle trame, un personnage travaillé et des réflexions philosophiques en compagnie d'êtres à la conscience encore innocente. Mes voix, mes félicitations et je ne serais pas tout à fait étonné de vous voir en finale. Je vais me permettre d'aller farfouiller un peu vos autres textes.
Je vous dépose au passage une invitation pour "L'ocre de la terre" si l'envie vous prend. Meilleurs vœux d'écriture pour cette nouvelle année

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Diamantina Richard · il y a
Des réflexions très intéressantes et se poser ces questions c’ est déjà un trait d’humanite qui doit rimer avec humilité. Vous le soulignez très bien. Merci d’avoir lu et soutenu mon texte. Au plaisir. Bonne journée
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Eddy Bonin · il y a
Bravo Francisco. J'ai lu cette nouvelle avec beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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