Peur d'enfant

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Automne 2016
... Je ne veux pas rester seule dans la grange. C’est noir, c’est froid, et puis j’ai peur. Au fond, tout au fond, il y a le bûcher. Je déteste aller chercher du bois, le soir. Et c’est toujours moi qui dois y aller. Il paraît que c’est pour m’apprendre à dominer ma peur. Ma mère dit qu’il n’y a aucun danger, que je suis vraiment trop ridicule, qu’à mon âge je peux bien rendre de petits services...
D’ailleurs, il n’est pas bien tard, à peine huit heures, à la grande pendule. Mais en novembre, à huit heures, il y a longtemps que la nuit est tombée et dans la grange, elle est déjà là, bien campée. La lampe nue sous sa collerette ondulée, est toute perdue parmi les grandes poutres poussiéreuses et quand elle s’allume, c’est presque pire. Elle fait descendre des hauts inquiétants, de vieux filets d’ombre, crevés de lueurs sales, elle tisse l’ombre velue, pétrit les masses gigantesques.
Il y a bien les nids d’hirondelles sous les poutres mais à cette saison, ils sont tous désertés. Heureusement, il y a parfois le chat pour me rassurer. Il fouine souvent derrière le tas de bois ou se promène sur les piles alignées ; il chasse. Lui aussi, on l’a mis à la grange. Il est là pour attraper les souris. À chacun son rôle. Mais il doit souffrir d’être écarté de nos vies à cette heure où il fait si bon être resserrés dans la lumière et la chaleur. Il se précipite vers moi comme s’il n’attendait que moi, silencieux et passionné. Parfois, je vois ses prunelles avant lui, ses yeux écaillés d’or et il jette dans mes jambes, sa fourrure ronronnante, il s’enroule autour de mes pieds, avide et bourdonnant. Alors je retrouve une apparence de courage, je saisis n’importe comment les bûches que j’empile sur mes bras – j’ai encore dû oublier de prendre le panier ou bien je l’ai posé et je ne sais plus où le retrouver – et quand je suis chargée jusqu’au menton, je fais un petit bond pour me dégager des boucles serrées du chat sans le bousculer et je file... Je louvoie à travers la grande flaque qui a coulé de la lampe, évitant tous les précipices alentour, je traverse le petit cellier, courbe la tête sous la volée d’escaliers qui mène au grenier, pousse du coude l’interrupteur. Secondes d’angoisse. Mon cœur s’arrête. J’ai disparu dans l’obscurité du hall froid. Mais je sais bien ce que je cherche : la frissonnante équerre lumineuse de la porte et sa barre d’ivoire sur le sol. La frontière, le retour dans le cercle familial.
Toujours avec le coude, mes bras sont encombrés, je fais basculer la clenche : je romps le barrage nocturne. La lumière de la salle m’emporte, la chaleur me suffoque. Je laisse crouler les bûches devant la cheminée. Personne ne me voit rentrer. Parfois, on se plaint du bruit que je viens de faire ou des écorces et des poussières que je laisse derrière moi. Ils lisent, jouent, s’occupent autour de la table et moi dont le cœur s’est remis à battre ordinairement, quoiqu’un peu haut peut-être, je reste là, inondée de bonheur, à jouer près du foyer, à gratter les bûches rougeoyantes, le visage brûlé de me tenir si près de l’âtre, goûtant comme si j’avais failli les perdre définitivement, la lumière chaude de la flamme, les murs bien éclairés et bien clos, les vies protégées et calmes, battant là. Et quand je me retourne, je reçois le sourire rédempteur de mon père.

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