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Petite sociologie des boîtes aux lettres

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Raginel

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Voici quelques semaines, missionné pour distribuer des prospectus dans les boîtes aux lettres d’un village proche du mien, je m’aventurai dans les allées rectilignes et proprettes de quelques lotissements voisins.
Tout en m’acquittant le plus consciencieusement possible d’une tâche pourtant rébarbative, je tentais de décrypter l’agencement des lieux de vie que je parcourais afin d’en comprendre la logique. Ainsi, je notai avec étonnement le découpage apparent du territoire, en fonction du statut social des résidents, et l’extravagante irrationalité du marché de l’immobilier qui me semblait en résulter. J’y vis le symbole manifeste d’une société abêtie, source de comportements pavloviens, moins l’expressivité goguenarde insufflée aux mouvements saccadés de la queue du toutou.
Comment justifier la différence de valeur entre deux terrains à bâtir, de superficie équivalente, offrant une vue similaire, distants de quelques centaines de mètres tout au plus ? La promiscuité à venir avec les futurs voisins étant comparable, c’est dans la nature du voisinage que résiderait l’unique différence.
Comme si les gens payaient le prix fort pour s’assurer que le type qui va les emmerder le week-end avec sa tondeuse et son barbecue, appartiendra bien à la même catégorie sociale qu’eux. Comme s’ils voulaient également s’assurer que le premier merdeux qui éjaculera maladroitement dans le cou de leur fille, s’oubliera sur la banquette arrière d’une berline allemande et non sur celle d’une épave montbéliarde.
Soit dit en passant, aucune certitude, en revanche, que le papa de l’éjaculateur précoce n’essayera pas d’imiter son fils en prenant sa voisine, la femme de l’autre, comme réceptacle adultérin de son rendu libidineux.
Ainsi, à chaque catégorie sociale, son lotissement. Perché sur les hauteurs du village : le haut de gamme, dont le mauvais goût n’est pas absent. Juste en dessous, sorte de sas de sécurité : celui des cadres supérieurs où l’artisan qui a réussi est toléré. Plus bas : le lotissement étriqué des cadres moyens, où le goudron se fissure discrètement, comme vivent les gens d’ici. Enfin, entre la voie ferrée et l’autoroute, c’est fonctionnel : le lotissement populaire, ces maisons mitoyennes dans le jardin desquelles la balançoire est gagnée par la rouille.
Toutefois, de l’un à l’autre, malgré la différence de standing, certaines constantes demeurent. Une promenade attentive dans ce dédale de rues et d’impasses au nom de fleurs, d’arbres, ou de poètes, révèlera à votre sagacité ces petits signes qui ne trompent pas, mais qu’il vous faudra interpréter avec justesse.
Ainsi, si vous repérez un écriteau « Pas de Pub » sur une boîte aux lettres. Pas de conclusion hâtive. Plusieurs possibilités existent. Si l’étiquette est verte, tendance écolo époque Wechter, jetez un œil dans le jardin. Vous y trouverez vraisemblablement un récupérateur d’eaux de pluies et une vieille bagnole aux courbes disgracieuses, bleu marine ou vert bouteille. Là, deux cas de figure : si vous vous trouvez dans un lotissement pour cadres sup, les spécimens observés sont du type bobo-écolo. Si vous arpentez un lotissement classe-moyenne, vous avez affaire à un couple d’enseignants à petites lunettes rondes et gamins cul-cul la praline.
En revanche, si l’avertissement « pas de pub » est écrit en rouge sur fond blanc, ou en blanc sur fond rouge, le cas est tout à fait différent. Du reste, vous remarquerez en tournant la tête en direction du portail, qu’un autre écriteau vous informe généralement de la nature quelque peu chafouine du Médor qui, le temps que vous portiez votre regard par là, a déjà posé ses deux pattes de devant sur le haut du portillon. Là, quel que soit le type de lotissement, le propriétaire est clairement un adepte du célèbre « l’enfer, c’est les autres » sans que vous puissiez en conclure, pour autant, qu’il soit informé que Sartre n’est pas le nom du meilleur grimpeur du dernier Tour de France.
A ce stade, un conseil : jetez un bref coup d’œil en haut à gauche du portail. Vous distinguerez peut-être le dernier label de cette trilogie du « venez pas me faire chier chez moi » : l’écusson indiquant la marque de l’alarme périphérique qui protège la bicoque de Médor. Pour autant, ne paniquez pas ! Faites discrètement le tour du pâté de maisons. Si plusieurs spécimens du même genre se trouvent dans les parages, vous êtes tombé sur un nid ! Vous allez bientôt sentir l’air se raréfier. Il faut agir vite. Une seule solution s’offre à vous pour éviter que votre promenade ne tourne irréversiblement au cauchemar : tirez-vous !
Une fois hors de portée de Médor et de son maître, arrêtez-vous chez le caviste le plus proche et laissez-le vous conseiller une bouteille de blanc. Pourquoi pas un Chignin-Bergeron, ou plus modestement, un Mâcon-village, bien foutu mais sans prétention. Une fois l’antidote en votre possession, rentrez chez vous.
Sitôt arrivé, si vous êtes comme moi à des années lumières de cette paranoïa ambiante, embrassez votre femme et vos enfants, tendrement, puis, ouvrez grandes les portes, les fenêtres, et la bouteille de blanc. Dégustez, vous êtes sauvé...
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MissFree · il y a
Intéressante analyse :-)
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Cajocle · il y a
Pas du tout !
Sur ma boite à lettres : pas de pub. Ni écolo frénétique, ni gardienne de chiens sauvages, juste je me fiche de carrefour et consorts et qu'elle est trop petite.
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