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Petite histoire du Cantal

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Elocine

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Encore ensommeillé, j'ouvre les volets en bois de la vieille bâtisse.
Il est six heures du matin.
Une partie du village dort encore paisiblement.
Seul le chant du coq du voisin perce le silence apaisant de cette belle campagne auvergnate.
Des toiles d'araignées brillent avec la rosée du matin. Mes pensées se perdent dans la contemplation de la nature qui s'éveille.
Tout à coup, Géraud, mon chat, me donne des petits coups de tête pour me signaler qu'il est maintenant temps d'attaquer la journée.

Je dévale à toute vitesse l' escalier en bois. Les marches d'époque, craquent sous mon poids, je me rattrape de justesse sur la dernière, lisse et glissante.
Je jette un rapide coup d’œil au mur, il y a de vieilles photos jaunies de Villedieu. Je me surprends à réaliser que malgré tout ce temps, rien ou presque n'a changé.

La cuisine en formica, jaune citron, est restée telle que je l'ai laissée il y a trente ans pour mon départ à Paris.
Au fond de la pièce se trouve la vieille cheminée en pierre où jadis mes aïeux préparaient le repas dans la marmite, et se réchauffaient tant bien que mal pendant les hivers rigoureux du Cantal. Maintenant j'y ai installé le poêle à granulés, plus efficace pour chauffer cette grande maison pourvue de petites fenêtres uniquement côté sud..
Le sol est resté en terre battue.
Au début du siècle, toute la famille vivait dans cette pièce juxtaposée à l'étable.
Les bovins fournissaient un chauffage naturel.

Les miaulements du chat me ramènent à l'instant présent.
Je m'assois sur une des quatre chaises, et j'ouvre le tiroir à couverts situé juste sous la table.
Je trempe ma tartine de cantal frais dans le bol, j'avale l’œuf poché et mon café à toute vitesse. J'enfile mon bleu de travail, mes bottes en caoutchouc et je sors faire le tour de la ferme.
Je marche à grands pas vers la grande grange où le tracteur et mes outils agricoles sont entreposés.
Ma mère disait toujours que le meilleur engrais de la terre est le pieds du propriétaire.

Le rythme léger que j'adopte, allié à l'air vif de la montagne me donne une énergie insoupçonnable.
Issu d'une famille de travailleurs acharnés et infatigables, je n'ai pas pour habitude de flâner ou de rêver. Les instants de repos sont courts et les vacances ne sont qu'un vague concept pour les citadins stressés.
Il n'est pas rare que les gens d'ici cumulent le travail à la ferme et un autre plus avantageux financièrement. Comme on dit par chez nous : l'auvergnat n'est pas radin il a seulement les bras trop court et les poches profondes !

Enfant du pays, mes racines sont profondément ancrées ici, à Villedieu.
Ce village d'environs cinq cent âmes n'a jamais quitté mon esprit.
Lorsque mes parents ont rejoint le paradis des agriculteurs, j'ai ressenti au plus profond de moi le besoin de revenir sur leurs terres.
Je veux poser ma pierre d'existence dans ce village.

Je suis parti à l'âge de seize ans en internat puis à dix-huit ans à Paris afin de poursuivre mes études.
A l'époque, le déracinement a été plutôt bien vécu car il fut contrebalancé par la découverte et la nouveauté de l'inconnu.
Je ne m'étais alors jamais aventuré hors du centre de la France.
Du jour au lendemain j'ai été pris dans le tourbillon de la vie parisienne : les sorties culturelles, la foule dans le métro, le choix infini de restaurants, les balades en bateau-mouche accompagné de jolies filles.
Puis tout s'est enchaîné : un poste dans une entreprise qui me plaisait, un mariage, et deux enfants.

Un beau matin, je me suis réveillée et mes deux garçons étaient devenus grands et indépendants. L'aîné est reparti vivre à Villedieu, son rêve d'enfance. Le second était sur le point de quitter le nid familial.
C'est en lisant une revue spécialisée sur le vélo pour occuper mes trajets journaliers dans le RER B, que mon esprit s'est évadé.
Les odeurs d'urines et de sueur dans les transports en commun me sont devenues insupportables, mais l'odeur de bouse de vache me manque terriblement !
Un grand vide m'accompagne de quotidien « métro, boulot, dodo ». J'ai besoin d'un retour à la terre : manipuler la bétaillère, moissonner, faucher avec la faux de ma grand-mère dans les parties difficilement accessibles, siffler les bergers d'Auvergne pour conduire les troupeaux, être fier de mon labeur le soir en me couchant.

Les balades aux alentours du château d'Alleuze, les baignades dans le lac du barrage voisin, les randonnées dans la tourbière des Mazes, ou bien encore autour de la cascade de Maleval à Oradour.
J'ai un besoin viscérale d'y retourner. Je veux manger, dormir, rêver, sur mes terres et sur celles de mes ancêtres.

Six mois plus tard, je sortais de chez le notaire de famille, maître Moulin, avec le compromis d'achat et la promesse d'une nouvelle vie.
Il m'a fallu une seule visite de cette maison de deux étages, pourtant mal entretenue pour que je décide d'y poser mes valises. Le grand terrain et la grange m'ont définitivement conquis.
Les projets de travaux à long termes ne me découragent pas.
Tout me semble plus facile dans le Cantal.

J'ai eu une enfance plutôt heureuse avec mes quatre frères et sœurs.
Mes parents travaillaient dur pour garder les vaches et labourer les terres.
Tout n'était pas rose tous les jours. Nous ne partions jamais en vacances.
Mais cette vie simple et proche de la nature nous rendait heureux. J'aimais me chamailler dans les mottes de foin avec mon frère jumeaux. Les gens dans le village nous confondaient très souvent et nous jouions de cet effet miroir.

J'y ai réfléchie longuement et je sais que je suis considéré non plus comme l'enfant du pays, mais comme le parisien qui est de retour. Je vais devoir être patient, et montrer que je ne les ai jamais reniés.

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