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Petit, tu deviendras grand

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Joly

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Il aura suffi d’un léger bruit dans le couloir pour que Lola lève la tête un instant et qu’elle l’aperçoive dans son bureau vitré.
Assis sur sa chaise haute, le dos légèrement courbé, il avait les pieds qui pendaient maladroitement dans le vide.
Comme un enfant dans un pantalon trop grand, il lui parut tout à coup très loin de ses fonctions initiales.
Lucien, directeur d’une entreprise de bijoux depuis bientôt 40 ans, avait réussi à se faire un nom dans le milieu. A la tête d’une entreprise performante de de 70 personnes, il était alors plus connu pour ses excès tyranniques que ses qualités managériales.

Mais ce jour-là, les pieds dans le vide, elle vit la faille. Celle que chacun porte en soi.
Si sa première réaction fut d’esquisser un léger sourire en le voyant dans cette position ridicule, il laissa rapidement place à de la curiosité.
Pourquoi son regard lui paraissait si triste tout à coup ?
Elle y avait déjà vu de la colère, du mépris, mais jamais cet air mélancolique.
En l’espace de quelques secondes, elle retraça sa vie comme un flashback en avance rapide.

Elle le vit, petit Lucien, élevé au fin fond de la Corrèze, ainé d’une fratrie de 4 frères et sœurs. Fils de bouchers charcutiers depuis 6 générations, son avenir était tout tracé. Il arrêterait ses études après le BEPC pour reprendre l’affaire familiale et faire enfin la fierté de ses parents. Parents qui n’avaient guère le temps de s’occuper de lui avec la boucherie à faire tourner et qui ne voyaient en lui que la certitude d’une reprise assurée. Car si Lucien avait au fond de lui d’autres aspirations, il était doté d’un sens particulier des valeurs familiales et des obligations.

A 7 ans déjà, il passait ses samedis à encaisser les clients, assis sur un tabouret inconfortable et trop haut pour lui.
Si la boucherie fonctionnait bien, elle n’avait pourtant rien de particulier, si ce n’est qu’elle était la seule du village. C’était encore le temps où la concurrence entre les métiers traditionnels était mince.
La devanture « Lelievre & fils » était assez simple et laissait la part belle aux plus grosses pièces de viande. L’intérieur se résumait au comptoir principal au-dessus duquel étaient pendus saucissons et autres charcuteries. La caisse était placée dans la continuité de celui-ci, équipée seulement d’un cahier où la mère de Lucien notait scrupuleusement à la main toutes les transactions et les recettes de la journée. Tous les murs étaient parsemés de carreaux rouges et blancs, comme la tradition le voulait dans les boucheries de cette époque. Si l’on aurait pu penser que l’ambiance générale eut été froide, celle-ci était souvent animée par les nombreuses allées et venues des mères de familles faisant leurs commissions quotidiennes, et profitant de la file pour échanger des banalités.
Une odeur de chair et plats cuisinés embaumait souvent la pièce en milieu de journée, et si elle était discrète au début, plus les années passaient, plus elle devenait insupportable pour Lucien qui avait la sensation de manquer d’air entre ces 4 murs aux carreaux rouges et blancs.


Le jour de ses 17 ans, son père lui lança :
« Tu fais du bon travail Lucien, un jour, toute cette énergie dépensée te sera récompensée, et tout ça sera à toi ».
Il répondit par un sourire, mais restait au fond de lui tiraillé par des envies d’ailleurs. Découvrir le monde, dessiner... telles étaient ses aspirations, car si Lucien avait une aisance naturelle avec les chiffres, il n’en restait pas moins un excellent créatif doué de ses mains. Ce qui lui valait d’ailleurs souvent des reproches de son père qui prenait ses rêveries comme une perte de temps et de productivité.
Le lendemain, il partit de chez lui comme tous les matins à 6heures, mais ne revint jamais.
Il prit le train pour Paris et suivit des études brillantes de joaillerie, partageant son emploi du temps entre les cours et des petits boulots pour subvenir à ses besoins. Il ne revint jamais en Corrèze, trop honteux et incapable d’affronter ses parents. Son abandon l’avait définitivement rayé de « Lelievre & fils » et il le savait assez bien pour éviter à tout le monde des retrouvailles douloureuses.
Au lendemain de ses 17 ans, il comprit plus que jamais en laissant les clés de la boucherie sur la console de l’entrée, que choisir, c’est renoncer.
Et c’est ainsi qu’il vécut toute sa carrière: une succession de choix et de réussite qui l’éloignaient de ces carreaux rouges et blancs.
Mais ne dit-on pas que tout a un prix et que la solitude est celui à payer pour un vainqueur ?

Lola fut tirée de sa rêverie par une injonction :
« Lola, vous allez me donner ce fichu rapport que je vous demande depuis ce matin ? ». Il avait repris pied.

Elle qui d’habitude se serait permis de lever discrètement les yeux aux ciels, lui apporta le document sans dire mot, par respect à cet enfant qui regarde le monde, les pieds dans le vide, qui sommeille en chacun de nous.
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