Petit manifeste de misanthropie mesurée

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L'écriture thérapeutique où le but avoué n'est pas tant de raconter des histoires que de se soulager de toutes celles qui envahissent le cerveau Une promenade au bord des mots, la niaiserie  [+]

L'homme est une formule alchimique inversée qui transforme l'or de cette planète en plomb dans les ailes. Les spectres numériques, agités d'une impatience thanatophobe, se pressent aux portillons de l'Eden scellés pour l'éternité. La Grande Porte doit rester définitivement close, c'est la condition sine qua non à la vie sur terre. Abrutis par le trousseau de clés factices qu'ils agitent en passe-partout, ils balancent à la gueule de la subconscience amnésique généralisée des valises en croco blindées de liasses sales, des réponses farfelues aux questionnements ésotériques de l'univers, un armement kamikaze plus ou moins atomiques, quelques crottes de nez.

Là où jadis il était possible d'émettre l'hypothèse d'une interaction positive entre l'homme et son environnement, il n'y a plus aucun doute à présent : le but à atteindre fixé par chaque individu, objectif souvent confus, brouillon, mal branlé comme un tour de passe-passe d'illusionniste de pacotille pour tenter d'hypnotiser en vain la Grande Faucheuse, échappe à toute manifestation rationnelle d'un bon sens soupçonné inné. Si pour chaque accomplissement zélé d'une exhibition de néant nombrilique il faut déforester une Amazonie ou assécher le Pacifique, personne ne rechignera à mettre tout son cœur à l'ouvrage. Rassuré par l'idée que la bombe est à retardement, il est impossible, pour le bipède fulgurant de vide cosmique, de lire le décompte frénétique des années sur le cadran de la Sainte Dynamite. Qu'importe la fin de l'espèce puisque seule la satisfaction masturbatoire grossière et bâclée d'une existence au paroxysme du lambda n'a de sens a ses yeux.

J'ai cru un moment que cette inimitié envers l'être humain dans son incapacité à se fondre dans le décor était due à une rébellion adolescente, une aversion acnéique classique nécessaire à la construction de l'adulte accompli. L'enfant quitte le navire et laisse la barre à un capitaine potentiel, les boutons se barrent avec la voix qui mue mais le mal de mer reste et persiste même après plusieurs années de terre ferme. La douleur de partager les caractéristiques types avec ces monticules d'erreurs assumées s'amplifient avec une résonnance exponentielle. L'inimitié se transforme en dégoût puis en aversion. La base était pourtant féconde en larges sourires, le misanthrope n'est qu'un philanthrope désabusé.

A défaut de prêcher pour ma paroisse en vous dressant la liste de mes belles œuvres de charité, de mes réalisations éco-citoyennes, de mes tentatives de mains tendues ou en défrichant à la va-vite le cheminement chaotique des fourmillements qui grouillent comme des lignes de métro dans mon équation cognitive sulfureuse je peux vous assurer qu'aucune de mes intentions n'est contaminée par de néfastes ramifications. Mon arbre de vie a des branches plutôt saines et touffues d'un feuillage parsemé de délicates attentions. Pour le salut de notre espèce, je ne représente pas une menace et ne suis pas nuisible au-delà du raisonnable. Je pollue avec modération et consomme avec sagesse. J'arrive à apprécier le confort douillet d'un canapé sans qu'il soit chauffant, massant, équipé d'un mini bar, d'un kit main libre, d'une fonction bain moussant et que sans pratiquer le moindre effort il me soit possible d'y vivre pour le reste de mon temps. A la formule complète ultra performante, aérodynamique, vendue comme indispensable par le martèlement épileptique de spots publicitaires je préfère le moelleux d'une assise éphémère et le confort d'un instant passé à réfléchir à tout ce qui ne se passe pas. L'homme a échangé sa capacité analytique avec le développement instinctif d'une aptitude à l'acquiescement imbécile.

Nous sommes des milliards d'êtres humains et même si je ne goûterais jamais au bonheur de découvrir un par un cette vaste communauté j'ai parfois le sentiment d'avoir affaire au même individu cloné en nombre suffisant pour représenter une majorité. Je suis bien évidemment un des clowns de ce grand cirque mais sous mon chapiteau s'agite un mal être permanent. Quand je les observe s'épanouir dans le grotesque de nos sociétés dites modernes, je me demande pourquoi j'ai tant de mal à suivre les conseils des bergers influenceurs et à savourer les subtilités du gazon artificiel planté par les experts synthétiques du broutage en troupeau. Au bout de quelques brins je souffre d'une diarrhée phénoménale et m'en retourne mastiquer les herbes folles d'une prairie verdoyante de conscience.
J'ai longtemps pensé qu'il me fallait de l'aide pour ne plus souffrir de ce sentiment de différence jusqu'au jour où j'ai compris que c'était à eux d'entreprendre une thérapie de groupe pour tenter de réapprendre à apprécier la vie sans son costume de bouffon.

Kurt Cobain disait qu'il n'était pas comme eux mais qu'il savait faire semblant. La falsification aura duré 27 ans... L'héroïne comme analgésique ? Faut vraiment être con... La seule façon de vivre pleinement son individualité dans un moule à cake est d'utiliser son cerveau comme unique sédatif, de le faire tourner à plein régime pour le soulager et savoir hausser les épaules en prétendant ne pas savoir quand on a trouvé la solution depuis très longtemps.

Garder bien au fond de soi la formule alchimique qui permet de transformer le plomb dans les ailes de toute cette volaille gonflée aux hormones en un trésor de lingots flamboyants.

Je suis un spectre en cours de numérisation, il manque juste un code à mon bonheur.
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Marie Quinio · il y a
"Bombe à retardement", oui... j'aime bien ce texte !
https://www.youtube.com/watch?v=oqaiH8iBZ5g
"l'homme descend pas du singe il descend plutôt du mouton"

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Tacitus Setsunateki · il y a
J'aime bien ça : je me demande pourquoi j'ai tant de mal à suivre les conseils des bergers influenceurs et à savourer les subtilités du gazon artificiel planté par les experts synthétiques du broutage en troupeau.
Je fuis l'humain en troupeau, même petit, même de qualité, je passe des semaines entieres sans voir l'ombre d'un humain et j'en mesure le privilège !

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Vero. La Comete · il y a
"Ce n'est pas signe d'une bonne santé mentale que d'etre bien adapté à une société malade" Krishnamurti.
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Jon Ho · il y a
Je vais me la faire tatouer cette phrase...
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Anne Laganier · il y a
Voila un texte qui tombe à pique et pique et colle et gramme de valiummmmmm pour anesthésier cette philanthropie ambiante et plombante.... ♠
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Coutumier du Fait · il y a
C'est agréable à lire... J'adore cette avalanche de vocabulaire.
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Jon Ho · il y a
On a une belle langue française foisonnante de subtilités, à nous de farfouiller pour dénicher le bon mot.
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Gilles Pascual · il y a
Des phrases un peu trop longues à mon goût. Quand on est obligé de relire pour comprendre, il faut que ce soit court. :)
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JAC B · il y a
" le misanthrope n'est qu'un philanthrope désabusé." j'aime bien cette définition , le texte est un plein de lucidité et le moule à cake est effrayant. Je partage certaines de vos réflexions Jon, me dis que l'on peut trouver son jardin secret qui n'empiette sur aucune autre plate-bande et composer à moindre mal. En tout cas, c'est fort bien écrit, ça au moins c'est un partage qui se décode avec bonheur.
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Jon Ho · il y a
Je suis heureux.
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Long John Loodmer · il y a
Heureusement qu'elle est mesurée 😀
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Jon Ho · il y a
Je mesure toujours mes propos 😜
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Eric Demens · il y a
Une belle analyse, écriture savoureuse. J'aime bien l'idée qu'un misanthrope est un philanthrope désabusé. Ce n'est pas mon cas, pour l'instant, mais j'admets que parfois...
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Jon Ho · il y a
Parfois ++

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