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Petit éloge du stylo à plume

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Joël Riou

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Le stylo à plume, c'est le digne héritier du porte – plume, ce roi déchu des pleins et des déliés, quand la langue bougeait autant que la plume métallique crissant sur le papier, pour en accompagner les arabesques ; syncinésies de « clerc de notaire » comme l'on disait alors en langage médical. Pourtant, mis à part quelques snobinards adeptes du bling - bling, davantage sensibles à sa valeur marchande qu'à sa manipulation, le prestigieux stylo à plume, de type Montblanc, modèle Meisterstück, par exemple, l'une des références dans le monde du stylo, allemand malgré sa presque homonymie avec la marque agroalimentaire française, ne reste réellement utilisé que par quelques dinosaures. Parmi ceux-ci, peuvent y figurer des médecins proches de la retraite, l'utilisant uniquement pour signer une ordonnance, l'encre ne convenant pas à la double feuille des imprimés médicaux, quand ceux-ci ne sont pas remplacés purement et simplement par des feuillets sortis des imprimantes.
Le stylo-plume de marque reste malgré tout un signe de distinction ostentatoire autant qu'un instrument de plaisir sensoriel, de par son apparence, son contact et son utilisation pourtant restreinte à l'heure de remplir les quelques chèques destinés aux administrations ou aux commerçants rétifs à l'usage de la carte bancaire. Ceci, à la condition que l'encre n'ait pas eu le temps de sécher, par manque de pratique, ou qu'elle n'ait pas coulé dans la poche du veston, par négligence d'entretien. Dans ce dernier cas, on s'en aperçoit alors trop tard, quand nos doigts ont saisi l'objet scripteur et que très vite, on les sent poisseux. Il ne nous reste plus qu'à nous nettoyer et essuyer l'objet du délit avec un vieux mouchoir en papier, retrouvé au fond d'une poche, ou une feuille d'essuie-tout donnée obligeamment par notre interlocuteur du moment.

L'arrivée du stylo-bille, puis du feutre, dans les années soixante, l'avait pratiquement relégué au rayon des antiquités, à l'image de la montre à gousset, ou du couteau de poche cher à Philippe Delerm. Le détenteur de cet objet considéré comme obsolète à l'heure du texto, jouit secrètement de sa possession, à condition qu'il le porte sur lui. Il en possède en général d'autres exemplaires, dressés dans leur godet, en évidence sur son bureau, mais celui qu'il traîne en permanence, dans la poche portefeuille ou la poche latérale de sa veste ou de son blouson, a sa préférence. Objet de collectionneur, d'esthète, ou d'amoureux fou d'écriture à l'ancienne, le stylo à plume reste donc l'apanage des initiés, amoureux des belles lettres et de la calligraphie.On se sent un peu écrivain lorsque l'on en est détenteur, comme dans le cas d'une transmission symbolique. Et pourtant, c'est personnel un stylo-plume, ça ne se prête pas un stylo-plume ! les doigts, par leur pression singulière, y ont façonné les côtés ou l'extrémité de sa plume, y imprimant la latéralité de son possesseur (dextralité ou senestralité), ainsi que la tonicité ou la mollesse du caractère présumé de son propriétaire, participant ainsi à l'expression de sa personnalité. Quel plaisir que d'en posséder un, d'en sentir le poids bien équilibré dans sa main, après l'avoir dégagé de son fourreau de cuir et avoir vérifié son fonctionnement par une simple signature, un paraphe ou un vulgaire gribouillis sur un morceau de feuille A 4 ! Quel amusement que d'aligner le même mot sur la page, notre nom devancé par l'initiale de notre prénom par exemple, jusqu'à la noircir complètement, comme à l'époque ou l'on se cherchait, et que la découverte d'une belle signature satisfaisait un moment notre quête identitaire. Au fil du temps, cependant, le paraphe ne nous convenait plus, et les signes et graphèmes s'alignaient à nouveau pour accoucher d'une meilleure signature. Cette quête se reproduira à plusieurs reprises au cours de notre scolarité. À notre majorité, pourtant, le choix devait être théoriquement définitif, la signature constituant un acte d'engagement pour tout document officiel, ne devant pas être modifiée sous peine d'irrecevabilité. Comme pour le canif, le stylo-plume mérite, implore presque, de par sa présence chaleureuse, d'être sorti, palpé, ouvert (capuchon décalotté par traction ou dévissage), soupesé, admiré en catimini, puis rangé à l'abri des regards. Un équivalent pénien, le stylo à plume, de par sa taille, la finesse de son corps ou son aspect trapu, râblé ? Il y a longtemps que la psychanalyse en a fait ses choux-gras, à l'image du cigare dont Freud lui-même, grand amateur devant l'éternel, disait pourtant qu'« il y a des jours où un cigare, c'est seulement un cigare ! » Phallus imaginaire, le stylo à plume, quand l'encre qu'il répand, semence noirâtre, coulure fine ou épaisse selon le type de plume choisi, fine pour les personnes à la main légère, large pour l'écriture extravertie, en fait un équivalent éjaculatoire de premier ordre ? Certainement : la trace qu'il laisse sur le papier, ou son absence dans le cas de « la crampe de l'écrivain », cette dystonie altérant ou empêchant le travail d'écriture, phénomène d'autant plus troublant que d'autres gestes du bras et de la main peuvent être exécutés avec facilité, traduit bien l'engagement inconscient de l'écrivain dans l'acte d'écrire, la possibilité de faire émerger sa créativité ou son impuissance, selon les aléas de la vie ; jeu de langage que celui de l'écriture, laissant planer une ambiguïté sur les phonèmes et les signifiants, lorsque « les mots et l'écrit » peuvent s'entendre comme « les maux et l'écrit » selon notre degré de souffrance du moment. Panne sèche du stylo en manque de cartouche, ne laissant sur le papier que quelques griffures, le laissant vierge de tout encre, angoisse de la page blanche malgré un matériel en parfait état de marche, voilà les situations auxquelles est confronté le postulant à l'écriture à l'ancienne.

Face à l'ordinateur, une nouvelle symptomatologie reste donc à inventer...

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Marie Quinio · il y a
Bravo c'est super bien écrit !!! Beaucoup de style ce stylo, tout comme votre écriture, fluide et juste. Et c'est THE stylo que je me suis payée quand j'ai eu un métier :)
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Joël Riou · il y a
Vous avez du avoir un bien beau métier pour vous payer un stylo de cette valeur ! Merci pour vos compliments.
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Marie Quinio · il y a
Quand je dis que je me le suis payée, c'était surtout un beau cadeau de mon amoureux qui savait que j'en rêvais...! (mais un compte commun haha)
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Fred Panassac · il y a
Bravo pour cet éloge du stylo qui fait remonter beaucoup de souvenirs de pages remplies, de doigts et de trousses tachés d’encre. « C’était mieux avant » ? Non, pas forcément car j’apprécie beaucoup la praticité de l’écriture sur écran.
Votre texte est parfois un peu « technique » mais ne perd pas ses aspects lyriques quand il le faut. On apprend beaucoup à le lire.

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Joël Riou · il y a
C'est vrai qu'il est technique . Je me suis fait plaisir en rédigeant un petit essai en lien avec mon métier
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Flore · il y a
Un TTC qui donne envie d'écrire..et comme toi, je ne peux écrire directement sur l'ordi. Pour moi, d'abord un gros carnet où je peux barrer , refaire et retrouver ce que j'avais écrit précédemment...sur l'ordi...je n'y vais que lorsque mon poème est à peu près...Et écrire sur du papier, c'est autre chose que de tapoter sur des touches. Merci pour ce joli texte.
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RAC · il y a
Une bien belle façon de faire ressortir les souvenirs ancrés & encrés dans nos mémoires, merci !
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Joël Riou · il y a
Votre encre est bien "sympathique " !
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Ginette Vijaya · il y a
J'aime votre texte pour tous les souvenirs qu'il fait remonter à la surface : les pleins et les déliés et l'évocation de la calligraphie ancienne .
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Vivian Roof · il y a
Beau texte, belle écriture. N'avez-vous pas l'impression que le stylo-plume n'écrit que les manuscrits destinés à devenir de beaux livres brochés à l'épaisse couverture tandis que nos ordinateurs sont plutôt réservés aux collections de poche ? Ou à Short édition...
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Joël Riou · il y a
S'il suffisait d'écrire au stylo-plume pour être édité chez les éditeurs prestigieux, ça se saurait et les ventes de stylos exploseraient ! Personnellement, j'ai eu du mal à taper directement sans avoir écrit manuellement auparavant, mais c'est comme tout, on s'y fait, c'est une question d'habitude. Merci de vos compliments.
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Rtt · il y a
Superbement écrit, une vraie joie de vous lire, et c'est tellement vrai, ces mots écrits par pur plaisir de voir la plume glisser sur la feuille A4!
BRAVO

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Jusyfa · il y a
Un outil merveilleusement utile, surtout pour écrire une lettre d'amour en laissant transparaître ses émotions...
Bravo !
Dommage pour son passage à la trappe !
Julien.

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Joël Riou · il y a
Il est vrai que j'ai pas évoqué la lettre d'amour écrite au stylo à plume, vous avez bien fait de le pointer. Le problème, dans ces TTC, c'est qu'on est limité par les nombre de caractères, et comme j'ai tendance à m'étaler ...
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Renaud · il y a
Bien joli texte à l'écriture élégante. C'est un plaisir de lire cette page, et c'est bien dommage que SE ne l'ait pas retenu...
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Joël Riou · il y a
Un grand merci pour votre appréciation ! Les voies de SE sont impénétrables (texte trop intello ?)
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Joël Riou · il y a
Merci à vous d'avoir apprécié :)
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Mary Benoist · il y a
Vu à travers votre écriture, il devient infiniment précieux. Mais, dites-moi, il me semble me souvenir que certains stylos ne possédaient pas de cartouches mais un réservoir à encre ? Ai-je rêvé ?
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Joël Riou · il y a
Non, effectivement, les Montblanc notamment, sont équipés de réservoir, si je ne fais pas erreur.
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