Personne ne flottait à cet angle-là

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« Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant. La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant » Victor Hugo  [+]

Personne ne flottait à cet angle-là.
Bi et Bu, bulles nouveaux nés, attendaient patiemment dans la sphère maîtresse. Au troisième degré, elles espéraient la venue du rayon libérateur. C’était ainsi depuis des milliers de périodes : de radians en radians, les bulles naissaient, vivaient et mouraient dans un océan de lumière.

Le flottement se fit plus précis, Bu et Bi frémissaient. Cette tension les rendait plus elliptiques que sphériques, à la limite de la déchirure. Le flottement devint régulier. Les ondes accordées apportaient le souffle de la vie. Une lumière aveuglante : le rayon de la liberté frappa leur surface irisée. L’orifice d’un tunnel sombre apparut et une force d’attraction vertigineuse les emporta violemment. La course fut brève. Déjà la sphère maîtresse disparaissait à leurs yeux, la lumière se fit étincelante, un vent violent les arracha du tunnel et elles s’envolèrent dans un ciel immense sous le regard rieur de l’enfant.
Aux confins de son imagination, l’enfant démiurge inventait de nouveaux mondes où les éléments, les choses s’animaient. Il contrôlait ces univers fabriqués alors qu’il n’exerçait aucune emprise sur son quotidien. Il aurait voulu pouvoir s’échapper comme les bulles de son jouet mais il restait désespérément rivé à la terre, tétanisé par les cris que les murs épais de la maison ne pouvaient contenir.
Si les disputes étaient plus fréquentes, il ne s’habituerait jamais à leur violence et il éprouvait de plus en plus de difficulté à enfouir sa conscience dans son univers onirique protecteur. La violence des voix des deux adultes l’emprisonnait plus sûrement que des chaînes. Il lui fallait attendre l’accalmie qui mettait de plus en plus de temps à venir.
Toujours les yeux, les yeux grands ouverts, fixes, droit devant, les pupilles dilatées, le souffle court, ses mains serraient nerveusement un petit bout de métal chaud et brillant. Longtemps il resta ainsi, assis sur le grand tapis de laine qui couvrait le sol de sa chambre. Les cris s’étaient évanouis comme par magie. Une atmosphère cotonneuse baignait la pièce.

Faisait-il encore jour au dehors ?
Le petit bout de métal habitait toujours le creux de sa main. Maintenant il le caressait du bout des doigts, tranquille, apaisé.

Son regard se porta tout de même sur la porte de sa minuscule chambre car il savait que la tempête se dissimule parfois sous un calme trompeur. Et quand la poignée tournait... Mais, aujourd’hui, il ne serait pas le prétexte de leur acharnement, ils ne se serviraient pas de lui comme une poupée désarticulée qu’ils se disputeraient.

Il entendit la porte du séjour claquer et il put réintégrer son monde intérieur. Il redevenait, pour quelques instants, le maître des songes. Parmi ses sujets, personne n’osait s’élever contre sa volonté et, depuis qu’il avait interdit toute violence, tous les gens de la cour s’appréciaient. Aujourd’hui, grand jour de la cérémonie des bulles, chacun s’extasiait devant la féerie du spectacle avec le secret espoir que la sphère qui les représentait serait celle qui s’approcherait le plus du firmament.

Personne ne flottait à cet angle-là.
Les murs de la chambre devinrent courbes, le sol épousa le plafond. Une myriade de points lumineux sembla naître du néant. Une à une les sphères « deuxième » apparurent et défilèrent sous les yeux de la « maîtresse ». La cérémonie tant attendue commençait enfin ! Le petit bout de métal se mit à vibrer tel un diapason. Les différentes harmoniques sonores excitaient tour à tour chaque sphère et produisaient en leur sein la naissance d’une multitude de minuscules bulles. Bo, Bé, By, Ba, Bë, toutes déclamaient leur appartenance au royaume irréel de l’enfant.

Le silence s’imposa brutalement ! Un froid de ténèbres figea ce monde. L’enfant posa le petit bout de métal sur le plafond tapissé de laine. Plus un souffle, plus une onde, seul son regard donnait une impression de vie. Toujours ses yeux, ses yeux grand ouverts, tournés cette fois vers le firmament. Tout en bas, dans le miroir inversé de son imagination ces sujets attendaient sa décision. Et quelle qu’elle fût, ils l’accepteraient sans mot dire.

— J’ai décidé de quitter la réalité pour ne plus y revenir !

Les sujets restèrent médusés par cette annonce inattendue. Le maître ne s’éternisait jamais dans cet espace hors du temps. Ils n’osaient proclamer leur joie mais leurs regards révélaient tous la même expression de bonheur absolue. L’enfant se délectait du pouvoir sans limite qu’il exerçait sur sa cour. Aussi, quand un sourire éclaira son visage, l’allégresse les gagna, rires et applaudissements remplirent tout l’espace quadridimensionnel.

A une éternité de là, une femme meurtrie escaladait péniblement les escaliers de sa sombre demeure. Elle allait retrouver le seul lien heureux avec son passé, son seul réconfort. Aujourd’hui, elle éprouvait un intense soulagement car elle avait pu le préserver. Mais, quand elle pénétra dans la froideur de la chambre, elle s’effondra en découvrant l’enfant étendu sur le sol, inanimé.

Le visage de l’enfant exprimait la béatitude des anges. A son front perlait une goutte d’eau irisée, on eût dit une minuscule bulle aux couleurs chatoyantes sous le rai d’un soleil.
De sa main tremblante, elle ferma les paupières de ses yeux, toujours ses yeux grands ouverts, grands ouverts sur l’éternité. Un éclat vif accrocha son regard. Sur le tapis de laine un objet de métal brillait. Et c’est à ce moment qu’elle découvrit la tâche rouge sous le cou de l’enfant et ce même rouge... sur l’éclat du couteau.

Plus personne ne flottait à cet angle-là.

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