Persona non grata

il y a
3 min
21
lectures
4
Conjurer le sort qui s’acharne, quoi qu’il en coûte.
Pour essayer de rompre comme du pain la malédiction, ce sentiment amer en bouche de n’être qu’un échoué qui a tout raté et éventuellement pouvoir se trouver une place, même infime, en société, on peut parfois être prêt à se laisser dériver.

De nuits d’ivresse en petits matins blêmes fouettés par une clarté qui souligne les abus de la veille qui ne seront rien à côté de ceux du lendemain, tous les moyens semblent bons pour attirer l’attention et effleurer furtivement autant que futilement du bout du doigt cette sensation d’être en vie et de faire partie d’une ensemble, ce tout aux abords du chaos.
Je chute, donc je suis.

De petits casinos de province où les bandits manchots tendent allègrement les bras en clubs attenants où les carcasses s’agitent frénétiquement pour ressentir dans les spasmes le début d’une étincelle de vie, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.
Tout est toujours si dérisoire en fin de compte, il s’avère impératif de sauver les apparences pour être accepté tel qu’on veut bien se montrer, sous son meilleur angle pour ne surtout pas être laissé à quai avant que les flots ne nous avalent.

À flux tendus.
Il s’agit toujours d’optimiser la production sans s’encombrer de stocks qui coûtent une blinde avec ces inévitables anomalies et autres défauts de fabrication, quelques défaillances bien dérisoires qui finissent jetées à la poubelle avant d’être collectées et balancées dans l’incinérateur.

L’influx nerveux.
Je sais pertinemment qu’il faudrait que j’arrive à me redresser, ne pas laisser la poussière ni ces crottes animales venir me chatouiller les narines.
On dit que la volonté est la meilleure des armes mais moi je n’en ai plus en magasin de cette putain de bonne volonté véhiculée par les médias et tous ces garants d’une société imparfaite.
Quand on veut, on peut, mais moi je ne peux pas. Je ne peux plus.
Ma carcasse semble peser dans les trois tonnes, ma grosse bedaine affalée sur le sol est un matelas pourri parfois vivement secoué par les rangers de débiles nationalistes, la flaque de vomi près de ma bouche tend encore à prouver que j’ai fini par vaincre la nuit à coups de mauvaise gnôle.
De l’eau-de-vie qu’ils disent, tu parles, juste de quoi te permettre d’affronter la mort en face sans immédiatement baisser les yeux comme un gosse surpris en train de chaparder une revue érotique dans une station-service.

Dans le silence effroyable d’une nouvelle aube abîmée et ces bruits de fond qui commencent à prendre forme avec les éboueurs, je sens soudain de violentes décharges électriques au bout de chacun de mes dix doigts.
Bêtement, je songe à une métamorphose, peut-être suis-je en train de me changer en robot ou plus probablement en cafard.
Quand la Terre sera anéantie par une bombe atomique ou une pandémie, il restera toujours de ces bestioles pour se déplacer sur les décombres et j’en viendrais presque à me satisfaire de mon sort.

J’ai maintenant une violente douleur au genou qui semble me brûler de l’intérieur.
J’en appelle à mes dernières forces motrices pour ordonner à ma main d’aller y appliquer une violente pression afin illusoirement d’étouffer ce feu qui gagne du terrain.
Je dois essayer de me retourner, me mettre sur le dos.
Ok, c’est bon, je peux maintenant tenter de n’être plus seulement qu’une loque avachie sur le sol, tortue prise au piège qui contemple le ciel en attendant un miracle.
Qu’ils sont loin les parfums de l’innocence, ces champs de lavande à perte de vue lors de mes escapades en vélo à ce visage endormi, et ses effluves de démaquillant, posé sur mon épaule dont le souffle déposait sur ma peau un sentiment de gloire.

Sur le terrain de la rage, j’en ai des tonnes à revendre, des regrets qui puent la pisse froide à ce mépris aux relents de merde dont on m’a forgé un manteau pour se donner bonne conscience.
Altruisme et condescendance ne sont que les deux faces d’une même pièce et si l’occasion d’une partie de roulette russe m’était donnée, je chargerais complètement le barillet afin d’être certain, conformément aux probabilités et autres statistiques, de ne pas rater mon coup.

Je rampe tel un ver de terre, ou un soldat sur un champ de bataille, jusqu’au mur le plus proche afin de pouvoir m’y adosser.
Le goudron m’érafle le dos d’entailles frondeuses teintées de pitié qui feraient certainement peine à voir si j’avais des yeux derrière la tête.
Entre une énorme poubelle qui pue la mort et le socle de ce qui fut certainement autrefois une cabine téléphonique, me voilà en transition, au purgatoire attendant je ne sais quoi.
Un verdict, peut-être.
4
4

Un petit mot pour l'auteur ? 8 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Maud Garnier
Maud Garnier · il y a
J'ai pensé que Brel aurait plus lui chanté non Jef t'es pas tout seul
Image de Stéphane Damois
Stéphane Damois · il y a
Et il vaut mieux que ce soit Brel que moi tant je chante comme une casserole, hélas, moi qui me rêvais autrefois en rock star (par exemple Bruce Springsteen).
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Retour de manivelle. Flamber sa vie n'est pas le meilleur moyen de la vivre. Un texte qui ne laisse pas beaucoup d'espérance. Un constat amer sans issue.
Image de Stéphane Damois
Stéphane Damois · il y a
Merci Loodmer. J'ai voulu effectivement sous-entendre un double sens, qu'on ne sache pas exactement s'il s'agit d'un " Bob le flambeur "ou d'un sans abri. Mais dans les deux cas, la dérive est le seul point d'horizon.
Image de Jeanne en B
Jeanne en B · il y a
La vache, un texte cru et sans fioriture, sec et nerveux. Une réalité rude pour ce personnage. Le "souci" étant je pense, que chacun peut se retrouver qq part là-dedans. Bonne soirée à vous
Image de Stéphane Damois
Stéphane Damois · il y a
Merci, je pense comme vous qu'hélas, effectivement chacun peut se retrouver un jour ou l'autre dans la peau du personnage. Belle soirée à vous Jeanne.
Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
Je chute, donc je suis...
Belle écriture !

Image de Stéphane Damois
Stéphane Damois · il y a
Merci Marie. Le " je chute, donc je suis " est venu comme j'écrivais, j'ai pensé au cogito de Descartes sans trop savoir pourquoi.