Perles de jade

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Rêveuse dont il est impossible de raccrocher les pieds sur Terre, les nuages m'appellent et ma tête s'y propulse avec bonheur. Je suis une grande fan d'animation japonaise et particulièrement de  [+]

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Image de 15-19 ans
Le générique du 20h résonne dans le salon. Zohra augmente le volume d’un geste distrait, appelle sa mère qui se prépare dans la salle de bain. Ce soir, Miss Edimbourg est encore de service. Elle sort, accompagnée d’une traîne de vapeur qui s’écoule mollement hors de la pièce. Zohra n’est pas dupe, depuis que leur père est parti, leur mère a du mal à joindre les deux bouts. Elle enchaîne les petits boulots, et le dernier en date se trouve au coin de la rue. Zohra reporte son attention sur les titres du J.T. : Le gouvernement prépare un nouveau projet de loi pour lutter contre l’alcoolémie, La hausse de l’abandon des vieux chiens désespère les associations de protection animalière, Le maire de Boussac s’est rendu au salon des engins agricoles... Et enfin, les faits divers. Voilà ce que Zohra attendait. Rien de tel qu’une affaire inexpliquée pour occuper la soirée. Elle appelle son ami Géo, le salut vaguement et comme chaque soir enclenche le haut parleur. Plusieurs témoignages défilent : des grand-mères n’osent plus aller acheter leur baguette, des enfants sont terrorisés par cette ruelle qu’ils sont obligés d’emprunter pour se rendre à l’école, et enfin celui d’une adolescente brune au visage triste. Elle lui ressemble, mis à part ses yeux verrons. Les réponses sont évasives, les habitants fuient le regard inquisiteur de la caméra. La porte claque. La mère de Zohra est partie sans les embrasser. Encore une fois. Et quand elle rentrera le lendemain matin, une odeur de vin collera à ses vêtements.
Il se passe quelque chose dans cette ville, c’est la conclusion à laquelle ils sont parvenus après deux heures de discussion passionnée sur le phénomène. La paire d’adolescents l’a bien compris, rien n’est clair, c’est comme un brouillard épais planant au-dessus de la commune. Trop d’éléments restent flous. Il est onze heures du soir, la jeune fille porte à ses lèvres un bol de chicoré encore brûlant, pendant que sa petite sœur s’est endormie devant la télé allumée.
- Géo, dit Zohra au bout d’un moment, je sais ce qu’il faudrait faire.
- Je t’en prie, éclaire-nous de ta divine lanterne, ironise l’autre, légèrement fatigué.
- Il faudrait y aller.
- Comment-ça ? lance le jeune garçon à présent totalement réveillé.
- On doit y aller, reprit la jeune fille. Ce n’est pas si loin. On doit y aller et enquêter sur place.
- Mais t’es complètement folle ma parole !
- Je sais. Retrouve-moi sur le quai de la gare dans un quart d’heure, un train passe par Aygues Bruine, j’ai vérifié. Les contrôleurs ne passent jamais à cette heure-là, on ne risque pas de se faire pincer.
- Mais attends ! On a pas tous des parents laxistes comme ta mè...
Zohra connaît ce discours-là sur sa mère et son incapacité à s’occuper d’elles pour l’avoir elle-même formulé à plusieurs reprises. Mais elle ne le supporte pas dans la bouche d’un autre, elle seule a le droit de la critiquer. Elle écrit un petit mot qu’elle met en évidence sur la table de la cuisine. Maman, ne t’inquiète, on dort chez Marie, on rentre après l’école. Il reste des pâtes au basilic dans le frigo. Bisous. La jeune fille réveille sa petite sœur pour l’emmener avec elle.
Une demie heure plus tard, les deux adolescents de seize ans, la brune, grande et maigre et l’autre tout aussi grand, avec une paire de lunettes sur le nez, accompagnés d’une petite fille qui ne paraît pas plus de neuf ans, sont secoués par les cahots du train. Ils sont seuls dans le wagon, pas de contrôleur en vue.

Lorsqu’ils arrivent à Aygues Bruine, Zohra échange avec Géo un long regard. Le brouillard est là, pesant. Elle le sent, le voit dans les prunelles de sa petite sœur, dans ses propres tremblements. Pas un cri d’oiseau ne trouble cet épais silence. Ils marchent un peu. La jeune fille a l’impression de tourner en rond depuis un certain temps lorsqu’elle ne sent plus la douce pression de la main enfantine dans la sienne. Elle ne sait pas quand, elle ne sait pas comment, mais Zohra a été séparée des deux autres. Alors elle cherche. Elle est sur une petite place ronde d’où partent cinq chemins, tous identiques. Son instinct le lui dit, aucun d’entre eux ne l’aidera à sortir de là. Des sueurs froides coulent le long de son dos. Était-ce réellement une bonne idée de venir ici ? Ses tremblements s’accentuent. Elle tourne au coin d’une rue, une maison dévorée par le lierre leur fait face. Zohra n’a visiblement jamais quitté ses amis. Son teint se fait plus blême qu’à l’ordinaire.
Rassemblant son courage Zohra frappe au portail qui leur fait face.
- Qui es-tu ? demande Géo en se tournant vers elle.
Zohra ne répond pas, elle n’est pas certaine qu’il ait posé la question à voix haute. Géo sent un frisson secouer ses membres, sur son front perlent des gouttes de sueur. Un trop plein de lumière envahit son crâne puis le noir le plus total l’engloutit. Géo s’effondre dans les bras de son amie totalement désorientée.
La grille s’ouvre dans un grincement sourd tandis que Zohra tente de soutenir le jeune garçon. Une fille de leur âge apparaît sur le seuil. C’est elle qui avait témoigné en dernier dans l’enquête du 20h, Zohra la reconnaît. Elle les regarde d’un air craintif, sort de ses nombreuses poches divers amulettes, encens et figurines, leur tourne autour, tout en gardant une certaine distance. Après quoi elle plante ses yeux verrons dans les prunelles bleues de Zohra. La question fuse hors de sa bouche, aboiement de mise en garde :
- Que faîtes-vous ici ?
Zohra prend une profonde inspiration et raconte tout, de l’enquête télévisée au voyage clandestin en train. Le visage en face d’elle se détend. Elle hésite à en dire plus, mais le collier de grosses perles de jade que lui enfile l’inconnue la coupe au beau milieu de ses réflexions.
- C’est pour te protéger du mauvais œil qui règne ici, murmure-t-elle.
Sans plus de cérémonies, elle fait entrer le trio dans sa maison qui est une ancienne bergerie réhabilitée. L’étrange jeune fille leur indique un escalier en bois qui disparaît dans le plafond. Les marches grincent, même sous les pas de souris de la petite fille qui sursaute à chacun et serre toujours plus fort la main de sa grande sœur. Arrivés dans la chambre de leur hôte, Géo a presque totalement recouvert ses esprits. Annouck, puisque c’est son nom, farfouille dans ses tiroirs et en sort un carnet « Alice au pays des merveilles ».
- J’y note chacun des événements qui se sont produits ici.
Malgré son apparente excentricité, Annouck tient son journal avec une rigueur toute scientifique. Les événements y sont si détaillés qu’on pourrait croire que c’est elle qui les a commis. Zohra en est troublée. Et Géo de son côté comprend mieux l’attitude fuyante des habitants. À la fin de leur lecture, la lune apparaît à la fenêtre.
- Comment ? demande abruptement Zohra. Comment sais-tu tout cela ?
Le regard du garçon soutient sa question.
- Ils me le disent, leur répond-elle.
- Qui ça « ils » ?
-...
- Qui sont « ils » !
Hésitation dans le regard bicolore.
- Annouck, réponds-nous, qui sont-ils ?!
Un cri strident perce le silence tendu. Annouck a peur. Ses bras se rabattent sur sa tête. Elle est tétanisée, terrifiée. Les lumières tremblotent. Un porte-bonheur se brise. Elle se sent comme un lapin pris au piège face à un renard. Elle lève un talisman et hurle :
- Tu vois, ça les a mis en colère ! « Ça » va encore recommencer, c’est toujours comme ça que « ça » se passe !
Elle dévale les escaliers et court dans le jardin. Les lampes solaires clignotent, le vent se lève dans les draps sur le fil à linge. « Ça » recommence. Encore. Que se passera-t-il cette fois ? Elle s’effondre sur le sol. Ses yeux s’écarquillent. Elle hurle et se débat tandis que Géo la supplie de se calmer.

Lilibeth se réveille dans le canapé en hurlant, couverte de sueur. Sa grande sœur Zohra met fin à sa conversation avec Géo et court vers elle. La petite fille serre dans sa main un collier de grosses perles de jade, son regard s’égare sur la vitre : ses prunelles asymétriques hurlent pour elle qui n’a déjà plus de voix.
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