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Pericoloso sporgersi

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Graloup

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Au cours de l'hiver 1975, ma femme passait la mauvaise saison à Rome où nous avions un pied-à-terre près du château Saint-Ange. Elle m'avait demandé de la rejoindre pour Noël.

J'avais retenu ma place sur le Paris-Rome mais les wagons-lits n'étaient disponibles qu'à partir de Chambéry. J'avais exigé un compartiment spécial, réservé à moi seul, avec toilettes, bar, télévision, draps de soie et, bien sûr, climatisation.
Comme à cette époque la libre circulation entre la France et l'Italie n'existait pas, j'avais dû, à Chambéry remettre mon passeport au contrôleur. Il le présenterait, ainsi que ceux des autres voyageurs, en pleine nuit à la douane de Modane et les rendrait le lendemain matin.

Je m'installe, très satisfait du confort et, bercé par la scansion régulière que la vitesse imprime au wagon, je ne tarde pas à m'endormir.

Soudain on frappe à la porte de mon compartiment. Furieux, je me tire du lit et ouvre.
J'ai sous les yeux un homme portant un uniforme bizarre avec des galons ressemblant à des lauriers.
Il est Italien – son fort accent l'atteste- et se présente comme «  le contrôleur suprême » (sans doute une mauvaise traduction de «  contrôleur en chef »). Il m'apostrophe:
«  Monsieur, je crois bien que nous allons devoir évoquer ensemble votre long voyage.
Il tient un grand registre en main et l'ouvre.

- Aubone... Jacques; vous êtes né le 26 décembre 1942 à Trapani, en Sicile.Votre père, industriel venu s'établir à Paris avait gardé là-bas... comment dire... des amis très influents.
Vero ?

Je suis tellement interloqué que j'acquiesce en hochant la tête.
Il tourne la page.
- Voyons...voyons... Ecco !

. A huit ans vous avez exterminé une colonie de fourmis en les brûlant à la loupe.

. Adolescent on ne compte plus les bagarres auxquelles vous participez. Vous vous signalez par une rixe un soir de bal à Bazoches les Galerandes. Un jeune de votre âge à cause de vous se retrouve édenté.

. Pendant votre service militaire en Algérie, un palier fatal est franchi: votre meilleur ami, pris dans une embuscade, est égorgé et mutilé.
Votre haine des Arabes atteint alors son paroxysme: vous êtes volontaire pour toutes les « corvées de bois »; il s'agit de s'écarter du camp avec un prisonnier, puis de lui coller une balle dans la tête.


. De retour à la vie civile, vous devenez grâce à des relations douteuses l'associé du papetier Sédaussat. Vous terrorisez les délégués syndicaux de l'usine en faisant appel à vos copains mafieux.Vous puisez allègrement dans la caisse pour vos menus plaisirs.

Sédaussat ayant découvert vos malversations, un dimanche où vous êtes seul avec lui en visite de contrôle à l'usine, vous le poussez, il bascule et se noie dans la pâte à papier.

Vous consolez puis épousez sa veuve, bien plus âgée que vous, mais très riche. Vous faites en sorte qu'elle mette à la porte son fils, un drogué « toujours prêt à taper la famille pour satisfaire son vice», prétendez-vous.

Joli parcours, veramente! »

Je restai sans voix. Comment ce margoulin avait-il eu connaissance de tous ces faits ? Un médium, un devin, un illuminé – à cette époque je croyais à de telles sornettes- sans doute doublé d'un justicier psychopathe prêt à me taillader la gorge avec son rasoir.
Je me dressai, sûr de ma force et de mon agilité, mais il se contenta de river ses yeux mauvais dans les miens et je fus collé sur place. Impossible d'esquisser le moindre geste.
- Je vous laisse seul, signor, réfléchissez.

Il sortit et bloqua la porte avec une clé spéciale. J'essayai d'ouvrir. En vain.
Dans le couloir arrivait une jeune femme. Je tambourinai désespérément. Elle fit demi-tour et se sauva.
J'allai vers la baie vitrée du compartiment. Pas moyen de la descendre... un ironique « Pericoloso sporgersi » s'affichait sous mon nez!

Soudain un détail me revint en mémoire: à Paris j'avais consigné tous ces événements de mon passé sur un cahier caché dans un meuble à secret.
Si par hasard un domestique ou une femme de chambre avait réussi à ouvrir le meuble et avait découvert le cahier, excellente occasion de me faire chanter!
La date de mon voyage à Rome était connu de toute la maisonnée.
Le maître-chanteur avait contacté un employé des wagons-lits sans doute devenu son complice. Ensuite, ensemble, ils avaient monté cette mise en scène ridicule pour m'effrayer.
J'en étais certain, ils reviendraient dans quelques instants pour me soumettre à leur chantage. Mais je ne céderai pas: je dirai que j'ai très peu d'argent sur moi, que je dois attendre Rome pour retirer du liquide.
Et là-bas, mes bons amis siciliens sauront comment me débarrasser définitivement de cette vermine.
Une demi-heure que j'attends. Personne!
Tiens, le train aborde une zone de brume assez dense.
Bizarre dans cette région.


La machine ralentit, s'arrête. A cause de la purée de pois je n'arrive pas à lire le nom de la gare.
Des voyageurs descendent... Ils s'éloignent très vite. Je cherche à attirer leur attention en cognant sur la vitre. Peine perdue: ils s'écartent et regardent ailleurs.
Le train repart... Après quelques kilomètres, nouvelle halte. La brume toujours aussi épaisse m'interdit de savoir où je me trouve.
De nombreux voyageurs se précipitent hors des wagons. Un sentiment de grande peur se lit sur leur visage.

Je cherche le petit marteau qui sert à briser les vitres en cas d'urgence. Disparu!...
J'arrache ma chaussure gauche et en frappant de toutes mes forces, j'essaie de casser la glace. Rien à faire. Elle résiste !


Le train démarre. Je tourne comme un fauve en cage dans mon espace clos, cognant partout, hurlant des «  Au secours...Aiuto... Aiuto...» puis je m'effondre sur mon lit.
Mille pensées traversent mon esprit.;ça y est , je crois avoir découvert la vérité: je suis entre les mains de terroristes des «  Brigades rouges ». Ils tiennent avec moi un représentant du grand capital, un de ces patrons à abattre. Ils ont fait sortir tous les voyageurs avant de quitter eux aussi le train, leur chef en dernier.
Dans quelques instants une bombe va exploser. Réduit en poussière Jacques Aubone!
Demain ils ne manqueront pas de claironner partout leur exploit, ces cinglés.
Mais les Autorités italiennes doivent être au courant...les forces spéciales mobilisées...des hélicoptères vont bientôt nous survoler...quelque hommes des unités d'élite se poseront sur le toit...ils pourront m'en extraire, retirer les explosifs...

Pourquoi, pourquoi alors les voyageurs ont-ils été libérés en plusieurs vagues successives?
A nouveau le doute me ronge.
Le train prend de la vitesse. J'ai l'impression de suffoquer... Je colle mon visage contre la vitre. La brume se fait de plus en plus épaisse et se colore d'un rose sale.
La-bas, on dirait un tunnel... Au-dessus de l'entrée une inscription... Gêné par la brume et la vitesse je n'arrive à lire que les premiers mots:




«  LASCIATE OGNI SPERANZA... »





Le tunnel amorce une pente descendante.
L'obscurité rougeoie.
Je ferme les yeux...J'étouffe...Une secousse plus forte...



Je me dresse sur mon lit, moite de sueur. Dehors, un jour timide tente de s'installer.
La chaleur d'étuve et le choc m'ont tiré de mon cauchemar. Pas de doute, la clim est déréglée. Je tourne le bouton. Ah, y vont m'entendre, à la compagnie!
Je sors de mon compartiment. Dans le couloir, des voyageurs mal réveillés titubent d'une paroi à l'autre.


J'aperçois le contrôleur, le vrai. Il me rend mon passeport. Je l'interroge pour savoir quelle est l'église la plus proche de la gare, à Rome.


A mon arrivée, j'irai dans le premier confessionnal venu... Paraît qu'ils ne désemplissent pas, qu'ils sont ouverts tous les après-midi; et au moment de la pénitence je proposerai deux... peut-être quatre millions de lires au saint homme pour l'entretien de son église.


Le prêtre m'a demandé d'écrire ma confession, de la remettre à la police française puis de détruire mon cahier, mais je n'ai pu m'y résoudre.

.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Graloup · il y a
Merci, je viens de lire votre histoire de baignoire et d'éponge "goule". Un psychanalyste y verrait la même angoisse: celle du trou qui aspire et conduit en enfer (pour mon train) ou au septième ciel (pour votre éponge) puis finalement à la mort..
J'suis pas gai, c'te soir...
Bien cordialement

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Elena Hristova · il y a
Cela secoue bien dans votre tain, mais je me suis bien amusée..
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Excellente fin d'année !

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Gina Bernier · il y a
juste les voix de la conscience pour toutes les mauvaises actions que ce voyageur à fait, et qu'il se promet de continuer a faire....les écrits restent tandis que les paroles s'envolent. +5
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Graloup · il y a
Mais, juste punition pour ses turpitudes, il se dirigeait vers l'Enfer de Dante... Bonne année sur notre terre.
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Mjo · il y a
Une histoire à dormir debout rondement menée. Vote
Si ça vous chante je vous invite à découvrit mon TTC:"Perdu dans la brume"

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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien menée et réussie ! Mes votes ! ***Mon récit, “Croisière”, est en lice pour le Prix 2017 Imaginarius. Une invitation à faire le voyage si vous ne craignez pas la brume épaisse en mer. Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Pascal Depresle · il y a
Une belle histoire. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert ( L'héroïne - Tata Marcelle
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