Perdue dans la nuit

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Pourquoi ai-je écouté ce type ? Il avait l’air si sûr de lui. Nous étions dans la dernière cabine qui remontait d’OZ sur l’Alpe d’Huez. « Votre voiture est à Villard Reculas. Le télésiège est fermé. Coupez par la piste du Poutran, remontez vers le signal, prenez la piste de la forêt pour Villard Reculas. Vous avez le temps. Oui, la piste est damée.
Pourquoi l’ai-je écouté ? La piste de la forêt est devant toi, c’est ce qu’il t’a dit le type ! Tu es dans un couloir d’avalanche, ma fille. Tu t’es trompée. Reprends sur ta gauche, je passe par là, non par là Tu fais vraiment n’importe quoi ? Tu angoisses, tu as peur. Tu es perdue. C’est un précipice.
Plante tes skis contre cet arbre. Reprends-toi !
Les dernières lueurs du soleil couvrent les sommets. Ce sera la nuit. Le froid. Tu as déjà froid. Une nuit dans ce bouquet d’arbres, tu crèves. Laisse tes skis. Remonte. C’est trop haut, trop raide. La neige est molle. Regarde, je glisse.
Les lumières des villages dessinent des bouquets dans la nuit. Peut- être Allemont ou Oz !
Hurle, hurle ta peine ! Le vent s’est levé. Il va l’emporter ! L’écho est puissant. Il dégueule tes angoisses, ta solitude. Tu craches ta douleur, ta peur. Ces garces rebondissent sur les rochers, se cognent sur les arbres, s’écrasent sur les cîmes.Tu vas mourir, à l’orée d’une forêt, seule, dans la neige. Sous les étoiles. La nuit est claire. Le brouillard, dans la vallée, a enseveli les villages. Et moi, sur cette pente à dominer leurs vies. Hurle, hurle, crache tes poumons. L' homme, dans sa dameuse, sur la piste de Villard.
Tu es prisonnière du froid. Tu l’entends, l’hélicoptère... Agite les bras ! Lève tes bâtons. Ta lampe, sors-la, fais des ronds dans la neige. Ils vont te voir, peut-être.
Le silence retombe sur la nuit.
La neige est dure. Tu ne veux pas mourir. Décolle de ton arbre. Tu ne peux pas marcher, c’est trop raide. A quatre pattes. Monte droit, la neige est lisse. Reste lucide. Ne crie plus. Garde tes forces. Compte sur toi. Je grimpe. Je grimpe. Une main, une main, un pied, un pied.
L’hélicoptère revient, il passe à .cent ou deux cents mètres de toi. Sors ta lampe, dépêche-toi, les ronds dans la neige, lève les bras.
Il s’est dirigé vers le Pic blanc. Il a disparu. Le silence. La nuit. Le froid. Les étoiles et moi. A l’aide, aidez-moi ! Ne hurle plus ! Tu expulses ton désespoir. Qui t’entend. Garde tes forces, ton souffle, tu en auras besoin pour remonter. Tu vis. Je ne me sens pas seule. Une puissance est entrée en moi. Le monde vibre en moi, autour de moi. Ta progression te donne chaud. Tu es en sueur. Tu respires lentement. Méthodiquement. Tes muscles répondent. Tu te sens entièrement toi.
Creuse la neige avec tes gants. Agrippe-toi. Assure-toi que ton pied ne glissera pas. Contrôle ta force, contrôle ton poids.Tu glisses, tu meurs. Tu le sais ! Ne regarde pas, ne regarde plus vers le bas. Continue ta progression.
Cette puissante lumière sur la crête, elle m’éclaire, elle éclaire la neige. J'y vois mieux. Les gendarmes te cherchent. Appelle-les plus fort, hurle !
Calme-toi, tu as vu la lune. Tu la vois comme jamais. Ronde, pleine, posée sur toi. Si proche qu'elle t’étonne. Continue à monter. Si tu t’arrêtes, tu meurs. La lune t’éclaire à présent.
Tu entends ces cris plaintifs. les chiens des gendarmes. ! Ils te cherchent. Crie. Ce sont les animaux de la nuit. Tu es Blanche Neige, entourée des biches, des faons, des lapins, des écureuils. Les sangliers, les loups te guettent. Ils attendent. Tu glisses, ils t’attaquent, ils te bouffent. Grimpe. Laisse ta peur, le froid, le vertige. Il y a des hommes, des femmes, à Briançon, qui traversent le col pour rejoindre la France. Certains vont crever, cette nuit, dans la neige.
Reprends ton souffle, ne t’arrête pas. Tu perds tes forces, tu glisses, tu as froid, tu crèves. Pendant la guerre, des juifs, hommes, femmes, enfants traversaient les Alpes pour rejoindre la Suisse. Tu es comme eux, agrippée à la pente raide entre la vie et la mort. En haut, c’est la vie, en bas... Mon Dieu ! Je rampe dans cette neige. Seule. Je pense à ceux qui bravent la mort, je pense à ceux pour qui je vis.
Tu es dans un torrent. Ta chaussure est coincée dans de la neige molle. Te voilà en suspens. Déséquilibréé.
Gratte la neige, dégage ton pied droit, équilibre ton pied gauche. Rapproche ta jambe gauche. Tiens-toi. Déplace-toi, à présent. Ici, la neige est dure. Monte, ne regarde pas. Ni en haut, ni en bas. La lune est haute. Elle éclaire moins, les reliefs s’estompent. Je suis bientôt arrivée ?
La panique m’a reprise, je suis sur une plaque de neige, prête à décrocher. Où passer mais par où passer ?Et tu les as vues, les traces de la biche. A tes appels, elle était venue tracer des rubans sur la neige. Me relever. Marcher. M’appuyer sur mes bâtons et suivre le chemin qu’elle a pris. Je suis sauvée.
J’ai retrouvé les pistes de ski de fond. J’ai coupé à travers champ pour rejoindre le tire-fesses Mes pieds saignent dans les chaussures. Sur les pistes, les dameuses circulent. J’ai crié à nouveau, j’ai appelé vers les lumières, vers la vie. J’étais seule. Seule mais une autre.
Les dameuses passent sans me voir. Je suis invisible, je ne suis rien. Epuisée. Assoiffée. Une dameuse redescend la piste du signal.Barre-lui le passage ! Je vous en prie, Monsieur, faîtes-moi exister !
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Vrac · il y a
J'avoue être venu par hasard, tapant un début de nom plausible. Prêt à me perdre dans la nuit, et soudain seul, sans un abonné ni un commentaire.
Mais les dameuses m'ont damé. Et dans ce blanc, la lune et les bouquets des lumières des villages m'ont éclairé. J'ai aimé les rubans tracés par les biches. Moins, pour être franc, le recours fréquent à l'impératif, même si je comprends que la narratrice a dû se secouer. Peut-être suis-je réticent à ce mode en général, rebelle à l'autorité.
Voilà, j'ai laissé moi aussi une trace ici dans la neige immaculée