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Perdu dans la brume

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Mjo

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L’autoroute A 135 est déserte, pas un chat à l’horizon cotonneux. Une étrange sensation de solitude m’envahit après avoir parcouru une distance indéfinie sans croiser la moindre voiture. D’habitude il y a une station d’essence et une cafétéria signalée par des calicots aux couleurs bigarrées. Je ne la vois pas. C’est étrange. L’aurais-je dépasser sans m’en rendre compte. Encore deux heures et demi de route.
Mon GPS soudain s’arrête de fonctionner, de ma main droite j’essaie de le réinitialiser, en vain ; je veux m’arrêter sur la bande d’arrêt d’urgence mais le clignotant et les warnings ne marchent plus, la pédale de freins ne répond plus, les phares s’éteignent. Je suis plongé dans des limbes cotonneux. Ma vision de la campagne recouverte de brume est si floue que je perds tous mes repères. Les champs paraissent vides, sans consistance, irréels dans l’obscurité grisée de la nuit tombante.
Je claque des dents en regardant ma montre figée à 17h 48. Je ne comprends pas pourquoi les éléments s’acharnent ainsi contre moi en ce jour où je dois rejoindre ma compagne pour fêter Noël. D’un coup toutes mes dents tombent de ma bouche ,tel un collier de perles, et roulent au fond de la voiture.
Je veux faire une pause, m’arrêter sur le bas côté mais il se dérobe, je fais une embardée qui me ramène sur le bitume et la voiture se met à rouler, rouler de plus en plus vite. Je ne maîtrise plus rien. Je perds littéralement les pédales et mon esprit galope à la vitesse de la lumière vers des contrées effrayantes où les autorités ont anéanti tout ce qui pollue la planète. Les principaux acteurs de la destruction sont les hommes coupables qui sont engloutis dans les béances de la route corps et biens. Jusqu’au dernier, souffle le Dantesque personnage habitant mon cerveau qui de son rire sardonique perce mes tympans. Le cri strident d’une scie musicale fait exploser ma boite crânienne et mon cerveau dégouline sur la banquette.
Brutalement le volant me tombe des mains et se désagrège en poussières étouffantes de bakélite. Je crie, je tousse, je suffoque. La route à creux et à bosses est un toboggan argenté de plus en plus glissant qui me soulève l’estomac violemment j’ai des hauts le cœur comme dans les montagnes russes. Mes yeux grands ouverts s’exorbitent pour traverser la nuée compacte .J’ai peur. Je transpire à grosses gouttes, je me recroqueville dans mon siège attendant la chute fatale. Je suis en enfer. Sans espoir de retour.
Reverrai-je un jour ma compagne ? Ma maison ? Mon cœur tape à se rompre dans ma poitrine écrasée de douleur de quitter ce monde . Bien sûr ma consommation de CO2 dépasse les bornes, je fume, ne trie pas mes déchets, mange trop gras, trop salé, trop sucré ; je gaspille, ne fait pas de sport, je bois trop avec les copains. Tout est trop. Trop de risques inutiles. Trop de brume sur ma vie. La voiture pile, sous le choc mon cerveau reprend sa place dans sa boite. Je suis fatigué, épuisé, mon corps est si lourd.
« Monsieur, Monsieur, Monsieur Cimape, C’est fini. C’est fini. Réveillez-vous. »

«....... »

« Monsieur Cimape il faut vous réveiller . Allez, allez maintenant c’est fini »

«....Non , ohhhh, Breasgsj..... »
« Monsieur Cimape tout va bien, ouvrez les yeux , regardez-moi »

« Trop peu... peur... peur.... »

« C’est fini Monsieur vous allez être remonté dans votre chambre si vous faites ce qu’on vous demande »

J’ouvre un œil ; je vois flou la brume opaque, j’entends flou des gargouillis dans la gaze, je bredouille flou dans ma barbe. Je suis dans le coltard

« Tout s’est bien passé dit la jeune infirmière penchée sur moi qui me secoue et parle trop fort. Le docteur Devil viendra vous voir tout à l’heure quand il aura fini au bloc. »
Poussé par un grand gaillard d’ aide soignant je prends un ascendeur, traverse de longs couloirs blancs, brillants sur un lit à roulette. Je suis une vraie momie, la tête serrée dans des bandelettes. J’ai le tournis .
La brume va et vient, s’étire légère dans la chambre, se dissipe doucement. Les murs jaunes oscillent encore dangereusement par moment . Je m’assoupis sans rêve. Soudain je sens une présence :
« Ah ! tu es venue »
Maman est là au bout du lit , elle s’avance vers moi les yeux embués de larmes quand le chirurgien entre en trombe dans la chambre avec le diagnostic :
« On peut dire que vous revenez de loin me dit –il d’un ton sec et pressé, la tumeur localisée sur votre hypophyse a pu être extraite sans dégâts périphériques. Alors tout va bien »

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Utilisateur désactivé · il y a
J'arrive un peu trop tard malheureusement pour le concours mais cela ne m'a pas empeché d'aimer votre texte! Très bien écrit, fluide, juste Bravo!!
Je vous invite également à me découvrir avant qu'il ne soit trop tard, avec ma dernière peinture: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/dumbledores-tattoo-1

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Soseki · il y a
Dommage ! je découvre ce texte un peu tard :-))
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Mjo · il y a
Il n'est pas trop tard puisque l'objectif ( pour moi) est d'être lue et d'avoir quelques retours et non des voix distribuées sur la base du " copinage" . Je vais vous lire à mon tour.
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Soseki · il y a
J'aime votre conception , qui est également la mienne , si peu partagée sur Short !:-))
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Thara · il y a
Encore, un texte que j'avais oublié de lire...
+ 4 voix !

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Mjo · il y a
Merci!
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Dessine moi un mouton · il y a
très beau texte!!
n'hésiter pas à critiquer mon texte

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Mjo · il y a
Merci . J'ai lu et voté pour votre texte.
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Elena Hristova · il y a
quel rythme endiablé, votre brume est un sacré défi à relever, mais grâce à votre chute salutaire je me suis tirée d'affaire avec succès.
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Mjo · il y a
Merci pour votre sympathique commentaire.
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Paul Thery · il y a
les dents qui tombent "tel un collier de perles" et roulent au fond de la voiture, c'est une image qui marque. Après, le cerveau peut dégouliner sur la banquette, on est prévenus. Je vote
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonjour Mjo ( ^_^)
Un cauchemar classique mais très bien rendu. Un final attendu (le réveil) et un soulagement de ne pas avoir un réel drame au réveil. Le style est clair et concis, le rythme bien mené. Il me manque un petit plus, un élément inattendu qui aurait amenée une touche de surprise pour bousculer ce qui s'établit dans la tête du lecteur au fur et à mesure de son avancée.
Auriez-vous un autre texte à me proposer afin que je découvre un mieux votre travail d'auteur ? ( ^_^)

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Mjo · il y a
Merci pour votre commentaire, je partage votre remarque sur l'absence d'au moins un élément qui aurait rompu le rythme et créer une surprise prenant à contrepied le lecteur. Je dois dire que j'ai écrit ce texte très court très rapidement ce qui limite le champs des possibles.
Vous pouvez lire quelques un de mes textes sur le site de SE notamment Monsieur Lynx .
Bonne année d'écriture

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Sibipa · il y a
Votre texte m' a rappelé une équipée dans les monts d'Arrée au petit matin, la brume et le silence, c'était impressionnant et propice au fantastique. Votre texte décrit bien cette angoisse en première partie comme si le sujet était du côté de la mort puis la réalité le ramène à la vie et le lecteur comprend qu'il sort d'une anesthésie. Le texte monte en tension progressivement puis il y a un lâcher prise à la fin. C'est pas mal menée cette histoire-là!
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Mjo · il y a
Merci pour votre commentaire. Bonne année!
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