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Perceptions

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D'aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais aimé ce gamin. Je devrais même dire que j'ai toujours détesté ce morveux au visage pourtant si adorable, encadré de cheveux blonds et dont le regard était d'un bleu limpide. Ah ce regard justement ! Derrière ce bleu, moi je voyais une noirceur que personne n'avait l'air d'avoir remarqué jusque là.
Dans mon immeuble il faisait l'unanimité. On louait ses parents pour la chance d'avoir conçu une si magnifique chose, au passage on en profitait pour lui caresser les cheveux ou lui adresser un clin d’œil complice. Mais moi je n'ai jamais été dupe. J'ai toujours su « sentir » les gens. Peut-être aurais-ju pu être rebouteuse. Au lieu de ça je vivotais de ma retraite ainsi que d'une allocation de veuvage, Fernand m'ayant prématurément laissée ; fichu cancer va !
Pour en revenir à ce gamin de malheur, lorsque je le croise, je suis prise d'un malaise, un peu comme si il était une aberration de la nature qui n'avait pas le droit d'exister ; et quand nos yeux se croisent malencontreusement, je lis qu'il sait que je connais sa véritable nature. Et même si ses lèvres sourient et me formulent les politesses d'usage, ses yeux, eux, se me sourient jamais.
Pire encore, ils me menacent !
Mais jamais, oh grand jamais, dans ma vie je ne me suis laissée intimider par qui ce soit. Ce pauvre Fernand aurait pu en attester, si il avait vécu, hélas !
Alors, lorsque je sors de chez moi, je ne peux me retenir de me sentir soulagée de ne pas l'apercevoir sur mon palier face à moi, tout sourire. Et quand j'entre dans l'ascenseur je soupire d'aise de ne pas devoir supporter son insupportable présence ; mais inévitablement je sais qu'il sera là, dans le petit square en face de notre immeuble. Il jouera à la balançoire ou sautera sur le petit pont. Et même si il donnera l'impression à tous d'être absorbé par ces jeux, il devinera ma présence au moment même où je sortirai. Et il me regardera alors avec son drôle de regard. Mais moi je ne baisserai pas les yeux.
Il y a quelques jours, lui et moi sommes montés d'un cran dans notre duel silencieux. Je revenais de la supérette, traînant mon caddie à roulette, je l'aperçu du coin de l’œil mais lorsque je regardais à nouveau il n'était nulle part. En arrivant devant la lourde porte de l'entrée, j'allais composer le code d''ouverture lorsque je vis celle-ci s'ouvrir, croyant que quelqu'un la retenait je repris mon caddie et entrepris de franchir l'entrée mais ce fut comme si on me la renvoyait en pleine figure ! Je reçus le choc et fut tellement surprise que je demeurais un moment immobile, atterrée. L'écho d'un rire odieux me vint aux oreilles et je sus alors que c'était lui, lui qui m'avait ouvert et de suite envoyé la porte de façon à ce que je me blesse. Mais j'étais solide !
Hier encore j'avais reçu pas moins d'une douzaine d'appels à mon domicile. Et quand je décrochais c'était encore ce rire que j'entendais. Il voulait la guerre, sans aucun doute...je n'étais pas de nature velléitaire mais là je commençais à perdre patience. D'autant plus qu'il avait vandalisé ma boite aux lettres en y jetant dedans des déjections canines. Je pleurais rageusement ce soir là. Moi qui voulait profiter de ma retraite, j'étais aux prises avec un jeune démon de huit ans qui avait décidé de me pourrir la vie. Je n'en resterai pas là !
Et c'est ce qui m'amène à ce douloureux constat. Je serre dans mes mains la canne que Fernand avait pour ses derniers mois de vie. C'est à lui aussi que je pense. Il a toujours aimé ma force, ma capacité à faire face dans l'adversité. Je ne tremble même pas en sortant de mon immeuble. Je ne réponds pas au salut de Pierrette, une veuve un peu sénile de l'immeuble. Qu'elle aille au diable ! Mon destin m'attend.

Le docteur Lebrun soupira en lisant l'article de journal. Il ne pouvait s'empêcher de penser que s'il avait insisté pour que Madame Bubreuil prenne bien son traitement pour son début de sénilité, les choses n'en seraient pas là. Un petit garçon d'à peine huit ans ne serait pas mort le crâne fracassé par de nombreux coups de canne. Ce léger sentiment de culpabilité se dissipa très vite. Sa nouvelle secrétaire arrivait, et elle était ravissante !

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Aurélien Azam · il y a
Pauvre gosse, il a peut-être un peu trop cherché les embrouilles ^^'
Plaisant à lire ton très très court, Sabrina, je ne pensais pas que la narratrice réagirait de la sorte !

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Alphonse Dumoulin · il y a
Quiconque déteste les enfants et les médecins ne peut être foncièrement mauvais.
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Christian Guillerme · il y a
Après tout, ce môme était peut-être bien un démon ?!
Agréable à lire, chute bien amenée, bravo Sabrina.

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Sabrina Guerreiro · il y a
Merci Christian!!!!!
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