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Lauréat
Jury

Que se passe-t-il sous cette vieille croute épaisse et râpeuse? Illusions perdues? Rêves oubliés? Emotions refoulées? En tout cas, faut que ça short  [+]

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C'est ici que j'ai appris à voler, depuis ces rochers sombres battus par tous les vents de l'océan, parmi la centaine de mes congénères éclos eux aussi dans les creux de cette falaise du bout du monde, dernière terre insulaire de schistes dorés et de lande rase avant des miles et des miles d'Atlantique Nord.

Depuis plusieurs jours, je sentais déjà le vent émoustiller mes rémiges avides de sensations, mais se jeter comme ça hors du nid avec cent cinquante pieds de vide ouvert sur l'écume des déferlantes suggérait de méditer la chose avec lucidité. C'est donc un matin de vent d'Ouest bien soutenu, dont l'ascendance créée par notre falaise polissait l'aventure d'un vernis de salubrité intellectuelle, que mes jeunes voisins et moi nous élancions au milieu des bruyants encouragements de nos aînés. Les ailes tendues à fond, maladroitement posées sur les turbulences de l'air du large, il suffisait pour le moment de tenir la position pour monter vers le ciel. Et pour la première fois découvrir d'en haut le côté terre de notre univers de roc et de ressac. Parterres de mousse et de bruyère vagabonde, buissons d'ajoncs jaunes et bouquets d'armérie rose ; le grand phare, noir et blanc, planté là au milieu de la lande, dénouant soudain majestueusement l'énigme de ce rayon de lumière balayant le ciel de nos nuits brumeuses d'avant... Et puis cet homme et cet enfant assis les pieds ballants au bord de la falaise, perdus dans la contemplation de nos évolutions décousues. Les anciens essayaient de nous instruire dans la maîtrise de notre nouveau pouvoir, nous essayions de les copier, planant, piquant, virant et battant des ailes dans un désordre chaotique de cris et de piaillements. L'enfant observait nos acrobaties, pointait du doigt un rase-motte à la limite du crash, s'émerveillait d'un vol stationnaire d'équilibriste du courant d'air, d'un piqué vers l'océan, commentait joyeusement un posé approximatif. Je l'ai vu repartir, courant les bras à l'horizontale, incapable cependant de quitter le sol.

L'homme et l'enfant ont reparu le lendemain, cette fois avec un long étui bleu duquel ils ont déployé un cerf-volant multicolore. Alors que mes camarades et moi étudiions le décrochage et les virages engagés, je suivais du regard l'homme, debout derrière l'enfant, guidant ses mains pour maintenir en l'air le bout de toile colorée au bout de ses ficelles. Tentatives malheureuses trouvant inéluctablement un épilogue brutal le bec dans la bruyère. Mais il fallait recommencer, encore et encore. Envie, défi ou passion, quel acharnement de la part de ce petit être infirme de cette capacité si naturelle de voler... J'allais chercher mon père, il fallait leur montrer le vent.
L'enfant ne compris pas immédiatement le sens de notre drôle de manège, plutôt intrigué par cette dizaine de piafs planant vent debout, déclenchant d'une aile un virage plongé pour revenir face à lui négociant avec la brise vitesse contre altitude, le tout dans ce concert de vocalises qui dispute à l'océan la sonorisation de nos côtes. Il posa finalement son cerf-volant soigneusement face à nous. Il rejoignit l'homme, ensemble ils en saisirent les poignées et d'un claquement sec, envoyèrent la toile arc-en-ciel vers le soleil au milieu de notre mêlée qui accompagnait maintenant le cerf-volant dans ses évolutions encore timides. L'homme lâcha doucement les mains de l'enfant alors que leurs éclats de rire montaient du sol vers notre bruyante bonne humeur.

L'homme, l'enfant et le cerf-volant sont revenus tous les jours de ce mois d'août. Nous avons appris ensemble l'air et ses caprices, ses calmes doux et placides, ses rafales tourbillonnantes, ses bulles thermiques d'après-midis d'été et ses coups de folie de ciels d'orage. Nous avons joué ensemble à faire siffler le vent dans nos plumes et défier la pesanteur de nos pirouettes endiablées.

Aujourd'hui je suis un vieux goéland tout juste capable de capturer épisodiquement quelque sardine distraite. Au fil des années, au gré des étés, nos générations de jeunes plumes ont longtemps partagé avec ce poussin d'homme et son cerf-volant leurs joyeuses escapades aériennes. La maladresse cédait à l'expertise, le toucher à la caresse, les figures hachées aux acrobaties les plus délirantes, jusqu'á ce que disparaisse de notre ciel de tumultes gris et bleus ces éclaboussures de couleurs, laissant derrière elles le sillage des souvenirs de cette étrange complicité.
Ce matin, lorsque j'ai vu l'avion, je l'ai reconnu à sa façon de voler, d'appuyer délicatement les ailes de sa machine sur les courants d'air. Il s'est approché de notre falaise, doucement, au ras des vagues, oscillant lentement d'une aile sur l'autre dans un salut de respect et de connivence, avant de s'éloigner dans la lumière. Il reviendra, c'est certain, car il est des nôtres et comme nous tous, c'est ici qu'il a appris à voler.
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Amphicyon Ingens · il y a
j'ai été très ému en lisant cette belle histoire de vent de goéland d'enfants et de cerf-volant sur l'Oiseau Magazine ! Belle histoire belle écriture !
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Zarathoustrette · il y a
C'est beau, c'est frais, ça donne envie de voler, hihi!
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Bravo à l'auteur de ce texte plein de charme.
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Fred Panassac · il y a
Un beau diamant littéraire était bien caché mais heureusement le jury l'a découvert. Bravo pour le prix bien mérité !
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Ernest Fourachault · il y a
Caché par les nuages, votre texte. Je le regrette, il est effectivement magnifique et je vous en félicite !
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Utilisateur désactivé · il y a
Je le découvre déjà lauréat, et je suis heureuse qu'il le soit! j'aime le ton de ce récit; et l'émotion qui s'en dégage, bravo!
si vous avez le temps, passez lire ma Lisa Lunnes en compét dans la catégorie nouvelles encore un jour. ;)

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Arielle Maidon · il y a
Hé hé, j'avais bien raison d'y croire! Bravo encore...
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Arielle Maidon · il y a
Je persiste et re-vote, contente de retrouver ce texte en finale!
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Sériba · il y a
Moi j'y... Groix ! Bonne finale de WEEK-END avec un petit looping vers les BD courtes...