Pauvre poussin

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En compétition

Ermite égaré dans un autre monde  [+]

Image de Été 2020

— Ton papa tout plein de plumes est mort. 
Oui, papa était bien mort, Doran l’avait vite compris. C’était la toute première fois qu’il voyait un cadavre. Ses petits bras encore recouverts de leur duvet de poussin étaient tachés de cet affreux liquide rouge qui s’échappait de la tête de papa. Il lui avait demandé de se réveiller. Ou, au moins, de bouger, de respirer. Ses pleurs n’avaient pas été entendus.
— Viens par ici, petit nébir. L’étrangère qui avait frappé papa en plein dans le derrière du crâne était entrée dans sa maison. Depuis le panier d’osier où il s’était réfugié, Doran pouvait voir les longues jambes noires et poilues de la méchante passer et repasser devant lui.

— Je ne vais pas te faire de mal, petit. 
Elle mentait, bien sûr. Doran avait vu ce que la méchante et ses compagnons avaient fait, dehors. Ils étaient venus armés de haches de pierre, et ils avaient massacré son village, un pauvre petit hameau sans histoire, installé au pied du mont Élemberg. Papa n’était pas le seul à être mort. Grand-mamie, juste après lui avoir dit de s’enfuir, était tombée par terre, une flèche plantée dans le dos, pile entre ses deux ailes. Il avait vu les enfants des voisins courir vers les cavernes, mais leurs parents, eux, avaient tenté d’aider Grand-mamie à se relever, et les méchants les avaient attrapés pour les tirer derrière la soue des cochons, d’où d’horribles cris avaient retenti. Son papa avait aidé sa maman à emporter ses deux bambins de frères, trop petits pour marcher, mais il avait croisé le chemin de la méchante en retournant à la maison pour venir le chercher lui.
— Je vois tes plumes qui dépassent du panier, nébir. 
Doran laissa échapper un cri.

— Je n’ai rien fait, je le promets ! piailla-t-il à l’attention de la cruelle étrangère. Laisse-moi s’il te plaît ! 
Une main noire, vilaine comme une araignée, se glissa sous le couvercle du panier et vint lui agripper la peau du cou. Doran eut beau se débattre, il ne put rien faire. La méchante, bien trop forte pour lui, le hissa hors de sa cachette.
— Tu n’as rien fait, c’est vrai, dit-elle en plongeant dans son regard ses grands yeux rouges. Elle pointa du doigt le corps de papa, qui continuait de perdre son sang. C’est lui le responsable. Moi, je ne fais que me venger.
— Maman ! hurla Doran en éclatant en sanglots. Le visage couvert de fourrure noire de l’étrangère l’effrayait plus que les sorcières dans les histoires que racontait Grand-mamie. De son dos jaillirent ses petites ailes, des ailes de poussin tout juste bonnes à battre l’air, et il s’agita dans tous les sens pour lui échapper.
— Arrête un peu de gesticuler, petit oiseau, souffla-t-elle. Les bébés monstres de plumes comme toi valent cher sur le marché, tu sais ? Je ne vais pas te tuer, je vais t’emmener avec moi.
— Tu ne peux pas ! glapit Doran, tu n’as pas le droit ! Maman va venir me chercher !
L’horrible étrangère ricana en dévoilant ses deux paires de crocs jaunes. Elle était aussi sombre que les corbeaux. Une crinière noire et hirsute lui recouvrait la tête, et un collier de poils tout aussi noirs cachait ses épaules.
— Ta maman ne te retrouvera jamais, dit-elle en gloussant. Aucune chance, vraiment. Nous allons quitter le mont Élemberg, et tu vas me suivre sans faire d’histoires. Sinon, je te dévore tout cru. 
La menace n’aida pas Doran à calmer ses pleurs. Il ne voulait pas quitter la montagne, il ne pouvait pas. Papa le lui avait interdit. Le monde d’au-delà était bien trop dangereux, et il était ici chez lui ! Paniqué, il sortit ses griffes roses et laboura le bras de la méchante, qui en prononçant un vilain mot le lâcha.
Il l’avait blessée. L’étrangère saignait, certes pas autant que papa, mais elle avait mal.
—  Sale petit merdeux, cracha-t-elle, tu vas le regretter.
— Je suis Doran du mont Élemberg ! s’écria-t-il, tout secoué par une émotion nouvelle qu’il ne pouvait pas nommer. Pas un petit merdeux ! Et je te déteste ! 
Une sensation de brûlure lui lancinait les poignets. Tout comme il avait vu faire les nébirs adultes, Doran tendit ses bras vers la méchante. Il connaissait cette sensation. Il n’était peut-être qu’un enfant, il était quand même conscient de ce que pouvaient faire ceux de sa race. De doux miracles, disait maman, de dangereuses catastrophes, disait papa. Même s’il savait aussi que les étrangers étaient capables de bloquer les miracles, il devait essayer d’en produire au moins un.
Du feu jaillit de ses poignets. De grandes flammes bleues qui se jetèrent férocement sur la méchante. Et ce fut à son tour de hurler. Doran se surprit même à en rigoler. Le feu s’étendit partout, recouvrit ses bras, sa tête, son ventre, mais aussi le corps de papa et les murs de sa maison. Bientôt, ce fut son toit de chaume qui s’enflamma, et les cris de douleur de l’étrangère noire disparurent. Elle était morte, elle aussi.
D’autres méchants s’étaient ramenés, alertés par l’incendie bleu, et les langues de feu les happèrent sans prévenir. Doran sortit de sa maisonnette ravagée, et relâcha sur tous les étrangers sa colère. Partout où il tendait ses bras, le monde se mettait à brûler.
— Je vous déteste tous ! hurla-t-il plus fort que le brasier. Vous avez tué papa, vous avez tué Grand-mamie ! Il cria, cria encore, incapable de s’arrêter. Le feu commençait à lui dévorer ses plumes de poussin, mais il était trop furieux pour s’en soucier.
Ce fut finalement la douleur qui le stoppa. Quelqu’un l’avait frappé assez fort pour qu’il en tombe. Sonné, il porta la main à son crâne. L’affreux liquide rouge lui barbouilla les doigts.
— En voilà un qui se vendra très, très cher, fit une voix à l’accent étranger. Il se retourna pour voir qui l’avait tapé. Un méchant, très ressemblant à celle qu’il avait tuée, se tenait au-dessus de lui, une hache de pierre à la main. Il avait bloqué son miracle.
— Non, s’il te plaît, couina Doran en tremblant. Ce furent les derniers mots que sa bouche engourdie put prononcer. Ses yeux se fermèrent lorsqu’on le souleva du sol.

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Paul Marie · il y a
une tres bonne histoire, bien menée et nerveuse, tres surprenante aussi, bravo !
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DEBA WANDJI · il y a
Très beau texte, Morgan.j'adhère par mes voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Marie Juliane DAVID · il y a
Très dramatique!
Oh! Pauvre poussin!
Histoire très bien menée et captivante!
Un plaisir de vous lire Morgan!
Bonne continuation à votre plume!
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire mon texte "Mésaventures nocturnes" en compétition pour le Prix des jeunes écritures. Pour accéder plus facilement, veuillez cliquer sur mon nom en haut de ce commentaire. Merci d'avance de passer!

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Lasana Diakhate · il y a
Un beau texte, très riche, attirant et bien rédigé . J’aime bien ce texte . Je vous invite à lire mon œuvre et n’hesitez pas à apprécier l’oeuvre par vote après la lecture. Merci d’avance
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Ombrage lafanelle · il y a
Votre écriture est agréable et le récit est court et cruel. J'ai bien aimé
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cendrine borragini-durant · il y a
Très bien écrit. Un petit récit cruel à souhait comme je les aime :-) Mon soutien
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Firmin Kouadio · il y a
J'ai vraiment aimé votre style. Vous avez une belle qualité narrative, c'est ce qui m'a accroché. Et on ne s'ennuie pas quand on vous lit, et je me demande si vous pourriez faire un petit tour sur ma page pour découvrir un texte en lice. Ce serait un plaisir renouvelé de vous relire.
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Ozias Eleke · il y a
Une histoire émouvante bien menée.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Jérémy Elsair · il y a
Vous m'avez emporté dans cette histoire. Une ennemie terrifiante, bravo!
Je vous invite à découvrir mon dernier texte ici:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-diva-2

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Isa D · il y a
Ecriture efficace. La description et l'approche de la méchante réussit à faire froid dans le dos... Mais quel dommage pour notre jeune héros. A peine s'est-il révélé à lui-même que le voilà repris. Espérons qu'il saura rebondir.

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