Pauvre diable

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« Le pauvre diable qui franchit les portes de Bicêtre, ne les franchit que dans un sens, et une seule fois ! », avait assuré le juge Porchel en rendant son verdict ce matin-là. C’était une journée grise et humide en ce mois d’octobre 1812. Il avait achevé cette dernière phrase d’une voix forte, résonnant dans l’immensité du tribunal. Un long silence s’en était suivit, pendant lequel on entendait plus que la pluie au dehors qui tambourinait sur les carreaux et ruisselait sur le pavé.

Ce silence fut rompu par un rire sonore, guttural et démentiel qui fit sursauter l’assistance. Tous les regards se tournèrent vers le condamné, le « pauvre diable », car c’était bien lui qui riait, riait à en perdre haleine, des soubresauts agitant ses frusques sales et son dos voûté. Interloqué, ou bien outré, nul dans la salle ne savait comment réagir. Les regards allaient d’un voisin à l’autre, s’arrêtaient sur le juge ou sur le condamné. Bien sûr, on savait que le criminel était un fou dont l’horreur des crimes qu’il avait perpétrés dépassait l’entendement humain, mais rire à l’heure de son verdict, rire alors que le juge venait de le condamner à l’échafaud !...

Le magistrat, tout aussi interloqué, resta interdit un instant, les lèvres entrouvertes. Puis levant les yeux vers l’assemblée qui le fixait, il rassembla ses esprits et s’apprêtait à interroger le condamné sur les raisons de ce rire, quand ce dernier pris la parole, avec encore quelques difficultés à reprendre son souffle... Un filet de salive s’échappa des commissures de ses lèvres, qu’il eut du mal à ravaler : « Vous vous fourvoyez, m’sieur le juge ! Le pauvre diable que je suis franchira bien les portes deux fois, et non pas une ! » , puis il repartit de son rire sinistre et rauque, qui résonna dans le tribunal. Le juge Porchel adressa un signe bref de la main aux gardes qui emportèrent le criminel.

Cette nuit-là, les paroles du condamné ne cessèrent de tourmenter le juge. Quelles sens avaient-elles ? Le criminel avait-il l’intention de s’évader ? Nul ne le pouvait, mais quelle audace dans ce rire, et quelle démence dans ce regard !... Il pouvait bien être plus hardi que les autres...

Dès le lendemain, le juge ordonna que la sécurité autour du condamné soit renforcée, afin de ne courir aucun risque. Qu’on ne lui retire pas ses chaînes, et qu’il soit surveillé en permanence, à toute heure du jour et de la nuit, jusqu’à ce que la sentence soit exécutée. Elle le fut, trois semaines plus tard, sans que l’homme n’ait montré aucune volonté d’évasion.


17 avril 1834

Antoine-Marie Porchel, ancien magistrat, entendait pour la première fois son nom résonner comme celui d’un criminel dans le tribunal qu’il avait autrefois présidé. Les yeux embués, les oreilles bourdonnantes, il entendait vaguement les murmures dans son dos, et la voix implacable d’un juge qui parvenait jusqu’à lui et prononçait la sentence de mort. Il sentit ses jambes l’abandonner, le garde qui se tenait à sa gauche fit un pas de côté pour l’éviter quand il s’effondra au sol dans un bruit sourd.

Antoine-Marie Porchel avait assassiné un homme. Un notable avec qui il était en conflit depuis de nombreuses années, sur bien des sujets. Il ne l’avait pas voulu, il n’avait jamais ne serait-ce que souhaité sa mort, mais une querelle plus forte que les autres, une parole plus abjecte que la précédente, et quelques verres de vin médiocre lui firent commettre l’irréparable, presque à son insu. Les souvenirs de cette soirée demeuraient confus dans sa mémoire. Il ne se rappelait que quelques bribes de dispute, et ce geste malheureux, affranchi de toute conscience, dans lequel il projeta l’homme avec force contre une porte. L’homme se fendit le crâne contre le heurtoir, et ne se réveilla pas.

A son tour, il se retrouvait du mauvais côté de la justice, du côté des criminels, des chiens, des galeux, sur lesquels la foule crache et se régale du divertissement qu’offre leur condamnation à l’échafaud.

Le jour de l’exécution arriva. L’attente avait été à la fois si longue et pénible, et pourtant il ne put s’empêcher de penser : « Déjà. C’est aujourd’hui que je meure. » Avec l’aide de deux gardiens, il rassembla tout ce qui lui restait de force et de courage pour se hisser sur ses jambes flageolantes. Le pas traînant, chancelant, voûté comme un vieillard, il avançait vers sa fin, longeant un couloir, puis un second, puis un troisième, enfin une cour. Et la porte, gigantesque. Cette même porte qu’il avait franchit après son procès, pour rejoindre sa cellule.

Il s’arrêta brusquement. Il lui semblait qu’un fantôme d’un lointain passé marchait à ses côtés. Un fantôme en guenilles, au regard fou et aux coins de lèvres humide, qui souffla une parole à son oreille. Antoine-Marie Porchel murmura alors pour lui-même :

« Tu t’es fourvoyé, monsieur le juge. Le pauvre diable que tu es aura franchi les portes deux fois : la première pour la geôle, la seconde pour la guillotine. »
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