Passionnée

il y a
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Écrire c'est pour moi tenter de s'aventurer jusqu'aux limites de l'imaginaire, c'est capter ici et là une part de son flux incessant pour inventer des mondes, des voyages en fixant des mots sur le  [+]

Ce matin-là, j’aurais dû faire attention en entrant dans la salle de bain. J’aurais dû faire attention à beaucoup de choses bien plus tôt d’ailleurs, mais voilà, je suis une passionnée. Quand je me lance dans une nouvelle occupation, c’est souvent sans retenue, et cette dernière — l’enfance maltraitée — m’avait particulièrement happée. Chaque jour avant que mon mari parte travailler, je recevais déjà des coups de fil de toutes parts, puis je me rendais dans les locaux de l’association : permanences, rencontres, écoute, signalements aux tribunaux. J’étais tellement passionnée que j’ai même accepté la présidence.
Aujourd’hui avec le recul j’ai le sentiment que notre couple vieillissait mal : lui surtout, aigri par son emploi quasi alimentaire, ses relations complexes avec sa hiérarchie et plus de vingt ans au même poste sans promotion. Vingt ans, c’est aussi l’âge de notre mariage. Il l’a bien cherché, il n’a jamais accepté les propositions de Papa, une belle situation pourtant, un poste de directeur dans l’un de nos établissements, mais il avait sa fierté. Sans cet emploi, nous pouvions vivre confortablement avec mes rentes, mais cette proposition visait à lui donner un statut social cohérent avec notre famille, quelque chose de mieux que cette fonction d’agent territorial.
Avec le recul, j’ai compris l’avoir épousé dans un moment de révolte contre mes parents. Il est vrai qu’à dix-huit ans, je n’ai vu que le beau garçon souriant, intelligent avec du caractère. Je sais aujourd’hui que son attachement viscéral à ses origines modestes, a influencé mon choix. Je supportai mal la richesse familiale léguée par grand-père que Papa faisait prospérer habilement, mais sans joie. Je refusais de devenir comme ma mère, une sorte de bourgeoise figée dans son rôle de représentant des intérêts patrimoniaux. Je souhaitai construire ma vie par moi-même. Alors, contre l’avis de tous, j’ai réussi à l’épouser prétextant une grossesse qui n’a jamais existé. Le drame familial passé, après la découverte de la supercherie, tout le monde a accepté mon choix, contraint et forcé.
Nos premières années furent merveilleuses.
Avec le temps, je suis revenue à de meilleurs sentiments envers les miens. J’ai fini par assumer ma condition sans culpabilité. Pas lui, il reste le révolté que j’ai connu lorsqu’il était jeune. Ce qui m’a plu auparavant me fatigue profondément aujourd’hui, mais on ne divorce pas chez nous.
Les derniers temps, j’aurais dû être plus attentive à ses menaces de séparation, à ses dépressions ; la deuxième surtout, où il a tenté de se suicider. Je crois qu’il regrette son rejet des propositions de Papa, mais il ne veut pas le reconnaître. J’admets qu’avec les années je m’intéressais moins à lui. Aussi, à plusieurs reprises a-t-il envisagé de me quitter, mais avec son petit salaire où serait-il allé ? Jamais il n’aurait retrouvé le confort que ma légué m’a famille. Je me suis dit qu’il ne partirait pas, surtout à nos âges. J’ai bien sacrifié une réunion tardive ici et là pour être un peu plus souvent avec lui, j’ai cru qu’il allait mieux, que notre couple allait mieux.
Quand j’y repense, j’aurais dû être plus vigilante. Ce changement d’attitude n’était qu’une stratégie : il est passé d’une forme de dépression à de la révolte. Il était plus vif, riait de nouveau, il revoyait même ses camarades. J’ai imaginé qu'il se sentait bien, alors je me suis investie dans une autre association : les femmes battues. Lui, sortait plus souvent et s’enthousiasma aussi pour des activités sans grande envergure et sans liens entre elles. Lui qui lisait peu dévora soudain des polars et étudia des manuels d’électricité.
Ce matin-là, dans la salle de bain, les fils dénudés de mon épilateur auraient dû m’alerter, mais je suis une passionnée, toujours pressée. Alors, levant le bras en appuyant sur le bouton, les yeux dans les yeux avec mon reflet, au moment même où la décharge électrique me traversait, j’ai tout compris.
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cendrine borragini-durant · il y a
Excellent!
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Mabe01 · il y a
Vous avez une belle plume, c'est un récit plein de suspense bien agréable à lire ! Bravo pour cette chute aussi !
En passant, je vous invite sur le pacte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-pacte-11 récit de mystère, de suspense peut-être un peu aussi ! En espérant, si vous y passez, qu'il vous plaira !

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RichardTri · il y a
Merci de votre passage et de vos agréables commentaires
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Titou Lena · il y a
J'aime le style d'écriture. Il claque, il va à l'essentiel, sans fioriture. Il n'est pas pour plaire...il dit, il raconte. J'aime beaucoup
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RichardTri · il y a
Merci beaucoup
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Vrac · il y a
Génial ! Embourbé jusqu'au dernier paragraphe dans un quotidien fastidieux, tout en sentant bien qu'un orage terrible se forme, et puis boum
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RichardTri · il y a
merci
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Jean Calbrix · il y a
Un régal de lecture que ce texte sur la complexité des relations humaines ! Bravo, Richard ! Je clique sur j'aime.
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RichardTri · il y a
Merci de votre passage
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Atoutva · il y a
Une chute bien amenée. Ah si on pouvait lire l'Avenir...
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RichardTri · il y a
Merci de votre passage
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Eric Lelabousse · il y a
Vous nous avez bien emmené dans ce récit bien mené. Bravo.
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RichardTri · il y a
Merci à vous
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Yvette Remo · il y a
Bien joué
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Celine Pistichina · il y a
J’adore!!! Simple et efficace!!! On se laisse parfois porter par la vie... à tort!!!!
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RichardTri · il y a
Merci de votre passage
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François B. · il y a
La chute produit tout son effet.
Je ne suis pas d'accord avec la classement de Short Edition ("Horreur") ; votre texte est un peu plus subtil...

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RichardTri · il y a
Merci de votre passage et pour la subtilité, je réfléchis à la catégorie adéquate.
Cordialement

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