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Qualifié

Non sans peine, Pauline avait été reçue honorablement dans la filière pharmacie. Ces études avaient réussi à inverser les extraordinaires lois de la nature. Un voile taciturne et mélancolique, s'était insidieusement enroulé autour de cette jeune fille autrefois guillerette. Le papillon, libre, sans contrainte, aux émotions versicolores avait régressé au stade de chrysalide immature, emprisonnée dans une soie caustique. On avait coupé ses ailes, ôté ses couleurs. Elle s'était néanmoins habituée à la métamorphose et sa résilience semblait avoir atténué, en surface, ses tourments. C'était sans compter le vague à l'âme qui ornait sa poitrine, comme une fleur en boutonnière.

Elle était prévenue. Elle l'avait appris par cœur, comme tant d'autres viles informations, à contrecœur : seule la dose fait le poison. En grec ancien, on employait le terme de pharmakon pour désigner une substance au confluent de la vie et de la mort. Le médicament abritait les personnalités du Docteur Jekyll et de Mister Hyde. Entre remède et poison, la limite était floue. Toute drogue, selon les circonstances, pouvait déployer ses pétales salutaires, ou au contraire, étendre ses épines pernicieuses.

Il ne lui avait pas été prescrit. Certes, Pauline était malade. Mais les symptômes restaient silencieux. Non, elle était tombée dessus, fortuitement, au cours d'une soirée arrosée. Ses amis l'avaient suppliée de les rejoindre rue Gabriel Péri, dans cet établissement dont ils appréciaient l'ambiance chaleureuse et décontractée, pour « fêter », sinon leur réussite, au moins la fin des examens. Ils voulaient épancher leur soulagement et étancher leur soif.

Pauline savait qu'il fallait se tenir à distance de certaines associations malfaisantes. C'était lui ou l'alcool. Mais pas les deux. Pourtant, elle y avait touché. Ses propriétés organoleptiques l'avaient irrésistiblement attirée sans qu'elle n'ait pu s'en défendre. L'enrobage. Consolant. C'était un homme grand, dont les bras semblaient avoir été taillés pour accueillir et guérir toutes les vicissitudes de son existence. L'odeur. Secrète. Cette fragrance que son corps exaltait naturellement, était rare, franche et honnête. Pauline avait horreur des parfums dont s'aspergeaient les gens. Ils venaient brouiller tous les récepteurs, travestissant les odeurs et aseptisant le désir. Lui, ne sentait ni bon, ni mauvais. Il sentait la vérité. Le goût. Exquis. Il avait suffi d'un baiser, corsé et long, pour que la saveur de cet homme s'imprime dans sa bouche et persiste dans tête. La dépendance venait de creuser son terrier.

Elle n'aurait jamais dû le revoir. Son alliance avait fait office de notice. Elle avait scandé les règles de bon usage veillant à garantir la sécurité du patient et dressé la liste exhaustive des effets indésirables que sa consommation ou sa fréquentation pouvaient entraîner.

Il la soignait, c'est vrai, lorsqu'il était là. Il la rejoignait dans son appartement, une couveuse de fortune pour les jumeaux auxquels ils avaient donné naissance : le bonheur et le plaisir. Il embrassait son horizon à l'aube, au crépuscule, dans sa chambre dont les murs ne demeuraient vierges que pour les autres. Eux seuls savaient marier les couleurs de la palette des émotions pour peindre les nuances de l'amour. Eux seuls avaient ainsi appris à faire
jaillir la lumière irradiante de la synthèse additive. Pauline, dans ce cocon d'affection et de bienveillance, retrouvait ses ailes de papillon. Il la faisait voler, si haut.

Pauline ne craignait plus la solitude. Son tempérament casanier et sauvage l'avait toujours escortée. Elle redoutait le manque qui s'installait conjointement au départ de son amoureux, en préambule du vide après le plein, du rien après le tout. Le sevrage était toujours brutal, l'absence de transition, d'une douleur indicible. Pauline ne glissait pas, elle tombait. Le marasme l'envahissait. Il écorchait son cœur et son corps, ponçant le vernis brillant, doux et protecteur que l'amour avait appliqué sur la fadeur mate de son quotidien.

Pauline avait une conscience aiguë des affres de la passion. Toutefois elle n'aurait su dire si elle vivait une libération aliénante ou une aliénation libératrice. À petite dose, il la tuait. À forte dose, il la sauvait.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Virgo34 · il y a
Un texte fort qui donne à réfléchir, sur la passion. + 5
Je suis en finale du Prix Imaginarius avec un conte que je vous invite à lire.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

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Fred Panassac · il y a
Pour cette passion addictive, la dose prescrite sera de 5 voix !
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Alexandra · il y a
Vous n'êtes pas maîtrisable, Ataraxie, quel bonheur!
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Alexandra · il y a
je me suis reconnue dans cette évocation de l'amoureux dont on crève
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Paracelse n'aurait pas mieux dit.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite, magnifique et fascinante ! Mes voix !
Une invitation à venir déguster et apprécier “Grappes de Raisins”
qui est également en lice pour le Grand Prix Hiver 2019. Merci d’avance
et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grappes-de-raisins

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Fredoladouleur ...! · il y a
Beaucoup de "Passion" dans votre écriture ! Au même titre que votre texte, il est dur de s'arrêter quand on a commencé.
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jusyfa *** · il y a
Un très beau texte sur le plus que la passion, la voie vers la finale est ouverte, bravo ! +5*****
Sans vouloir vous obliger je vous propose ma nouvelle :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci.

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Zouzou · il y a
...pour la passion en mode surdose ! mes voix
en finale Poésie avec ' De sa vie en rose ' et ' Continuer ' si vous aimez

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Grenelle · il y a
Ah ben après l'avoir lu je confirme, ça fait son petit effet
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