Passez à l'ombre !

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Si j'étais poète, je serais Eluard, Desnos, X. Grall, Max Jacob, René-Guy Cadou et les autres. Ecrivain, Fallet, Bazin, Clavel (Maurice), Michel Ragon (Un si bel espoir !). Un livre qui m'a  [+]

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« Bon cœur et bon souffle, vous finirez centenaire. » Le médecin répétait ce bon mot à chacun d'entre nous en guise de viatique. « Attendez ! me dit-il avec un sourire de connivence, votre Rolex est arrêtée. Voulez-vous que je la fasse réparer ? » J'ai refusé poliment. Ma montre cassée était sans doute réparable, mais l'heure qu'elle indiquait sans ciller d’une seconde était celle de deux rendez-vous. Le premier avait eu lieu sur un malentendu, le second était proche et je ne voulais surtout pas le rater.
Ma croissance s'était arrêtée à 14 ans. Les filles ne voyaient que mes copains qui m'appelaient passe-partout. De ce handicap j'en ai fait un atout. J'ai commencé comme aide-égoutier, à Rungis. On me poussait dans les conduites pour décoller la pourriture des halles et cureter les boues. Mon chef se tenait en surface, les mains dans les poches à gueuler par la bouche d'égout. C’était un métier difficile certes, mais j'étais libre comme l'air. Je ne partageais mes galeries qu'avec des rats bruns, nettoyeurs infatigables, sournois, insaisissables. On était du même monde.
J’ai fait mes références en boyautant dans un patrimoine antique, le cloaca maxima du vieux Paris. On m'appela un soir dans les bas-fonds de la rive gauche pour dégorger les caves d'un vieil immeuble inondées par un reflux d'égout. J'ai bien vite trouvé l'obstacle et ce fut facile de libérer la conduite. D'autant que ce bouchon partait en lambeaux. Pour finir, c'est un pied avec tarse et métatarse qui me resta dans les mains.
Le tenancier du cabaret de nuit, un mouchoir brodé sur la bouche, me demanda de parler à voix basse. Ses clients emportaient joyeusement à l'étage des filles posées un escalier étroit. Et tout ce beau monde de s'enjamber d'une humeur friponne. Il me dissuada fermement de signaler ma découverte à la police. « Le commissaire est un habitué, c’est notre bonne conscience si vous voulez. Mieux vaut ne pas l'embêter avec des pieds arrivés de je ne sais où. Tant qu'ils ne remontent pas au grand salon.» Il pouffa d'un petit rire saccadé et s'éventa de sa broderie.
Pour ce travail, je fus très bien payé, plus pour ma discrétion sans doute. En confiance, le bistrotier me présenta un copain à lui qui avait d'autres égouts à déboucher. « Tout un week-end, m’a-t-il chuchoté, sans facture, du cash ! » Il ne voulait pas alerter la concurrence. J'ai donc rencontré R., le commanditaire dont le nom n’était qu’une lettre. C'était un dandy, un charmeur peu bavard mais au regard terriblement persuasif. Je n'ai pas hésité et j'ai topé pour trois jours sous terre.
A la fin de ce « chantier » très rentable, mon erreur fut d’abuser des grands airs. Je me sapais et je me pavanais à l'image de mon bienfaiteur qui, lui, s'était envolé vers un paradis insulaire. Tout sonnait faux, ma faconde, mes fringues, mon argent... J'ai quand même vécu de bons moments, l'argent ouvre des portes dorées et aguichent les filles. L'une d'elles, chanteuse paumée que j'appelais ma grande Piaf, avait des goûts de luxe. Pour faire face, je suis redescendu dans des bas-fonds clandestins, mais à mon compte cette fois-ci. Tous les week-ends j'étais à l'œuvre. Je débouchais, perçais, démolissais. J'en ai vidé des caves, pas des recoins sordides, non, des sous-sols de luxe, de la belle antiquaille reléguée. Et puis, ces fricfracs de rat d’égout n’étant plus à ma mesure, je suis monté dans les étages. Et de rat de cave je suis devenu un monte-en-l’air très recherché. Désormais, je violais l’intimité des demeures bourgeoises d’où j’emportais des petites fortunes.
Quand on est dans la basse société, il faut y rester. Mes manières d’égoutier me trahirent. Je défonçais les portes avec rage, je marquais mon passage d’empreintes grasses et de mégots, je faisais un boucan d’enfer. Tant et si bien que je fus sèchement coincé dans une souricière. Cette fois-là je m’étais largement servi, bijoux, espèces en francs et en dollars. Une montre aussi, une Rolex que je m’empressais de passer au poignet. Dans la confusion de mon arrestation, je balançais des coups et j’en recevais. Le verre de ma Rolex éclata et un morceau de verre entailla mon bras. A la vue de mon sang je suis tombé dans les pommes. Les uns ont cru que j’étais mort, d’autres ont mesuré l’incident à sa juste vérité. « Ce tire-laine n’était pas à la hauteur. »
Un an d’instruction, jugement, enfermement. Ils ont refait mon parcours, me collant sur le dos des petits vols de trois sous, des clopinettes de rats d'hôtel. Je leur ai dit que je valais mieux que ça. Et là j'ai lâché le morceau. « Nice, le gang des égoutiers, j'y étais ! » Ils ont ri aux éclats. Je n'avais pas de preuve, alors ils m'ont inculpé pour des larcins sans envergure, un peu au hasard.
Mon compagnon de cellule avait tué sa femme et son amant. Circonstances atténuantes, il sortira dans treize ans s'il ne fait pas d'histoires. Je lui ai expliqué que moi j'étais entré ici à cause des égouts mais que j'allais en sortir de la même façon. Il n'a pas voulu me suivre, il était claustrophobe. Je me suis fait reprendre dans la cave à vins d'un grand restaurant, à l'heure du coup de feu. A force de tourner en rond dans ma cellule, j'avais perdu mes facultés souterraines.
Pas de remise de peine pour moi, je suis sorti à l'heure prévue. Le gardien m'a poussé sur le trottoir : « Allez-y donc, le printemps va vous requinquer ! » Au clocher voisin, l’horloge sonnait midi. J’ai regardé ma Rolex, elle était pile à l’heure. Le soleil tapait fort. « Passez à l'ombre ! » J'ai laissé le haut du trottoir à une jolie fille. Des parfums oubliés me ramenèrent à la vie. Un frisson soudain, un peu d’air frais confina ce bonheur.
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Firmin Kouadio · il y a
Un style qui plaît et qui donne envie de lire jusqu'au bout. S'il vous plaît, je vous invite à lire "en mal d'humanisme", en compétition ! Votre retour m'aiderait à m'améliorer.
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Ozias Eleke · il y a
Un texte si riche et captivant. J'ai aimé.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Vol-au-vent · il y a
Merci pour cette attention
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DEBA WANDJI · il y a
Très attrayant!
J'adhère et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Vol-au-vent · il y a
Merci, je vais à mon tour prendre connaissance de votre texte.
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Eric diokel Ngom · il y a
J'ai bcp aimé. Un texte original et bien structuré .. un style fluide .. merci de consulter le mien avis et voté pour m'aider à progresser .mes voix
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Vol-au-vent · il y a
Sympa, je vais à mon tour découvrir votre texte
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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo, j'adore votre style! Très beau texte, vous avez ma voix!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Marie Juliane DAVID · il y a
Une belle petite ballade....
Bravo pour ce texte et bonne continuité.
Je vous invite à passer lire mon texte en compétition pour le prix des jeunes écritures 2020. Veuillez cliquer sur mon nom tout en haut de ce commentaire pour y accéder. Merci d'avance.

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir, ma voix pour ce beau texte bien que trop tard.
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

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Vol-au-vent · il y a
merci Iraje, au plaisir de vous lire à mon tour !
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M. Iraje · il y a
Une belle évasion ... de bas en haut, et vice-versa 😀😀😀 !
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Vol-au-vent · il y a
merci Iraje, au plaisir de vous lire à mon tour !
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Utilisateur désactivé · il y a
toutes mes voies
svp votes pour moi !