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Ma petite Bibliothèque pour Tous recèle des trésors que vous ne pouvez pas imaginer. J’ai aussi découvert que ce lieu n’était pas fait que de silence ni de recueillement littéraire.

Je m’étais rencogné dans le cul-de-sac du rayon des livres pour malvoyants afin d’observer à loisir les charmantes stagiaires de l’accueil. Les mains furetant sur les tranches des livres sans y porter attention, j’en fais tomber un. Voilà qu’accoure la titulaire, une dame patronnesse qui me dévisage de ses yeux sévères encagés dans des lunettes d’acier.
— Vous ne voyez pas clair ?
Du livre s’est envolée une feuille crayonnée d’écritures et de petits dessins. La bibliothécaire se précipite et la saisit en la dissimulant dans son dos. Elle a perdu son air revêche et balbutie :
— C’est à moi, j’oublie parfois mes notes de lecture.
Le livre que je ramasse est une édition en gros caractères, Comment vaincre ses angoisses et la peur du noir. Elle devance toute question :
— Parfois, je crains d’être aveugle... Vous aussi ?

Pas le temps de répondre, elle me prend le bras pour m’amener devant une série de Balzac.
— Nous sommes aveugles parce que nous sommes manipulés à notre insu. Nous sommes travestis malgré nous en personnages d’auteur. Vous, par exemple, vous êtes un Rastignac, mais un Rastignac déjà sur le déclin. Cela se devine à vos manières retenues, cette fade bonhommie vous figeant dans la prudence d’une éducation bourgeoise tardive. Vous n’êtes pas riche, n’est-ce pas ?
Je fais la moue, elle insiste :
— Je connais vos goûts : Maupassant, Balzac, Bazin, Marcel Aymé... Vous admirez le pouvoir phallocrate, vous aimez les femmes perverses et votre famille idéale baigne dans tous les contraires des bonnes manières. Vous survivez à crédit, de faux-semblants et d’un air respectable. Vous êtes un tricheur...
Elle me sourit et rajoute, triomphante, en tapotant sa fiche sur la poitrine :
— Vous savez, moi je sais tout de mes fidèles abonnés.
Elle me prend le bras et me pousse d’un pas alerte vers le rayon des arts. Elle chuchote :
— Voyez, là, cet homme émacié qui peine à déchiffrer l’affiche d’une exposition de peinture ! C’est... ?
– Sais pas... Un retraité... ou un peintre amateur, peut-être ?
– Mais non voyons, c’est Cocteau tout craché ! Moi seule vois ce dédoublement parce qu’ici on s’identifie à son auteur fétiche. Et puis, lentement, on se désincarne jusqu’à lui ressembler physiquement. Je vais vous dire pourquoi et par qui j’ai été initié. Venez Rastignac !
Je peine à la suivre tant elle est envoûtée par ses fantasmes.

En montant l’escalier qui mène aux Sciences, elle se retourne l’œil fiévreux, des mèches grises échappées de son gros chignon. Elle se plante devant une lignée de médecins plus ou moins connus, des philosophes, des prix Nobel. Elle me désigne un livre sur un présentoir avec le portrait d’un vieil homme à besicles :
— C’est Sigmund, mon mari, mon célèbre époux qui a révolutionné la relation de l’être avec son inconscient.
Tour à tour, je regarde cette femme et cet homme des années trente. Drôle de couple. Je m’approche de la jaquette et je lis : Cinq leçons sur la psychanalyse, S. Freud. Voilà qu’elle prétend être l’épouse du célèbre neurologue !
Elle jubile :
— Il m’a tout révélé, il m’a libérée. Grâce à lui, je suis sans remords face aux tourments de la chair. Je vis, Rastignac, je vis. Et je jouis ! crie-t-elle en tournoyant les bras levés, découvrant un chemisier de vieille dentelle pouffant de sa jupe étroite et ridicule.

La cloche du dernier quart d’heure sonne en bas et je me précipite au rez-de-chaussée pour choisir un livre. A peine l’ai-je pris en main, un peu au hasard, que ma virago me débusque à nouveau. Elle reprend mon livre et le dépose dans le bac des retours.
Les Confessions, pfft ! Il ne suffit pas d’un titre pour croire à son destin. J’ai ce qu’il vous faut pour vous redonner confiance et vivre sans craindre le châtiment.
Elle se faufile vers de grandes étagères où l’on range le désherbage, ces livres déclassés ou délaissés par le public. Un temps, elle hésite en promenant le doigt sur quelques volumes anciens, puis se ravise.
— Rien ne presse, dit-elle en me regardant avec complicité.
Elle tire à deux mains un gros volume, se penche sur l’étagère et me demande :
— Porto ou whisky ?
D’entre ses doigts, elle retourne adroitement deux verres à pied.
— Buvons à notre renaissance !
Nous sommes seuls désormais, l’alcool me titille le cerveau. Me voilà alors secoué d’un rire incontrôlable, un peu moins inquiet du dénouement de la farce et donnant le change pour défier le sérieux de cette mise en scène. Je l’entends me gronder :
— Riez tant que vous pouvez le faire, mais ne vous moquez pas, vous allez mourir Rastignac.
Je regarde ce gros livre qu’elle a retiré pour accéder à sa cave secrète, Le Grand et le Petit Albert. Les Secrets de la Magie Naturelle et Cabalistique. L’archiviste serait aussi devineresse ? Elle ne me laisse pas le temps d’y croire.
— Il vous faut mourir pour renaître, ici, différent, à l’image de l’un de ces personnages hédonistes qui doivent tant aux premiers soubresauts des Lumières. Mais ne soyez pas un homme d’action, vous n’en n’avez pas la carrure.
Elle pointe l’index en l’air
— Revenez-moi en prélat, aubergiste ou marchand de vin, mais soyez débarrassé du doute et rempli de désirs ! Et trouvez-vous un nom pour l’éternité !

Elle me pousse dehors les bras chargés de mille pages d’ordonnance : Pascal pour détacher Dieu de ma raison, Saint Augustin – oui un saint ! –, pour ne plus chercher ici-bas la vérité. Montaigne pour connaître un peu du bonheur du sage. Rabelais pour savoir aimer les plaisirs terrestres et Spinoza enfin, pour ne pas avoir de remords. J’ai déversé tous ces livres dans la boîte à lettres extérieure où l’on dépose les retours.

Non, pas tous, j’en ai gardé un, celui que j’avais choisi et repris en cachette, Quand la beauté nous sauve de Charles Pépin. Si je devais renaître, c’est avec ce nom qui fleure bon la nature et l’aventure !

PRIX

Image de Hiver 2018
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Francine Lambert · il y a
Eh bien choisir un livre dans votre bibliothèque n'est pas si facile lorsque cette "Dame patronnesse" se mêle de prodiguer ses conseils avisés ! Balzac, Rabelais, Rousseau et les philosophes défilent sous nos yeux dans une frénésie jouissive, je me suis bien bien amusée, merci pour ce bon moment Vol-au-vent !
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Pecorile · il y a
Fleurez, fleurez Vol au Vent et surtout... recrachez les Pépins
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Nadine Gazonneau · il y a
La réincarnation dans ses états. Superbe TTC Mes 5 points avec plaisir. Je vous invite à découvrir "le grand noir du Berry" en finale du prix haïkus. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry
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Isdanitov · il y a
Un thème pour érudits, très bien écrit mais un peu hermétique. Mes voix pour la qualité de l'écriture. Peut-étre trouverez-vous le temps de passer lire mon texte en compétition : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/ma-muse-12
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Yasmina Sénane · il y a
Sujet intéressant et bien traité !
Apprécierez-vous de dévorer d'autres friandises, notamment ma "Quenouille de sucre" ?

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Aubry Françon · il y a
Je suis ce que je lis ! Tel pourrait être le résumé de cette nouvelle au style alerte, au ton léger mais qui repose sur des fondements propices à la réflexion et dont les références littéraires sont choisies avec à-propos. La bibliothèque de quelqu'un est aussi le reflet de sa personnalité, un espace du ressort de l'intime. Cette bibliothécaire est une liseuse d'âme redoutable ! Son extravagance excuse son manque de tact ! Et 5 votes supplémentaires pour Rastignac.
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Vol-au-vent · il y a
Merci pour votre encouragement !
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Pecorile · il y a
Et à la tienne Étienne !
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Nualmel · il y a
Et bien, quel personnage cette bibliothécaire !
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Iméar · il y a
Excellent ! Joliment écrit ! Mes votes. Si vous avez du temps passez lire ma nouvelle http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-derniers-instants-d-arizona-kidd-1 ou mon très très court http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-l-autre-cote-de-la-fenetre
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Vol-au-vent · il y a
Merci ! Bien sûr que je vais allez voir " de l'autre côté de la fenêtre"
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Klelia · il y a
Les bibliothèques sont pleines de surprises...
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Vol-au-vent · il y a
Combien de vies pour assouvir notre passion de lecture ?
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Klelia · il y a
Pas assez !!!
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Sylvie Franceus · il y a
Bravo ! J'suis restée dans la bibliothèque... je feuillète... je furète.... j'aime " le contraire des bonnes manières " et " la devineresse " et Rastignac... et ce que la beauté nous fait... j'ai voté... merci
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