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FINALISTE
Sélection Jury

Elle porta un toast aux nuages.
Le vin n'était pas fameux, le plateau repas de la compagnie de charter l'avait toutefois régalée parce qu'il avait le goût de la liberté.

Les digues s'étaient rompues, elle pouvait redevenir un moment celle qui vingt-cinq ans plus tôt avait traversé l'Atlantique pour rejoindre Terre-Neuve. Newfoundland, la terre qui te rendra neuve, avait-elle pensé alors qu'elle essayait de ne pas trop bouger pour ne pas déranger sa voisine de siège. Une Québécoise qui venait de lui annoncer qu'à Paris, elle avait « magaziné comme une nippone ».
Deux jours plus tôt, elle avait posté sur Facebook un album photo de la randonnée qu'elle avait faite avec son fils dans le Mercantour. Elle avait intitulé l'album « Caresser les mélèzes ». Des lacs, des sommets et des pentes encore ornées de névés, des rhododendrons chatoyants, ses jambes bronzées dans le viseur. Deux jours plus tôt, elle ne savait pas encore qu'elle partirait.

L'appareil ne s'était stabilisé qu'une fois au-dessus de l'Atlantique. Ce qu'elle aimait par dessus tout dans les voyages, c'était l'arrivée à l'aéroport, les nouveaux territoires à portée de souffle. Pourtant, pendant vingt ans, elle avait refusé de prendre l'avion. A présent, elle était juste extatiquement heureuse de partir, de s'être engagée dans un processus fatal et beau, consciente de vire son moment historique à elle.

Vingt heures de voyage, trois avions. L'île se découpa sous la carlingue du très petit bi-moteur à hélices transportant une trentaine de passagers. Des landes brunes et vertes, dentelées par la mer, des côtes à la découpe échevelée, quelques forêts, une grande highway courant d'est en ouest.

Survint alors le souvenir d'autres arrivées sur l'île. Des hivernales, la piste blanche sous les lumières d'aéroport d'un soir de février, une arrivée la veille de Noël, dans ces teintes où plus rien ne permet de distinguer le ciel de l'étendue neigeuse.

La perte des repères, c'est aussi ce qu'elle venait chercher. « Your life has been so structured » lui avait-il dit, presque condescendant, au cours d'une des conversations qu'ils avaient eues sur Skype avant qu'elle ne décide de le rejoindre.

Pour le seul quart d'heure d'étreintes dans la minuscule salle de l'aérogare de Deer Lake, elle sut qu'elle ne regretterait jamais. Les vingt-cinq années de séparation n'avaient pas existé, ils se connaissaient, le temps ne faisait rien à l'affaire. Se retrouver fut naturel. Dans cette petite communauté formée par les habitants de Corner Brook, une arrivée pareille ne passa pas inaperçue. On les regardait avec un air attendri ou désapprobateur. 

Elle monta dans le vieux coupé BMW rouge qu'il avait acheté parce que cela lui donnait l'impression d'être dans un petit coin de cette Europe qu'il aimait tant. A l'intérieur de son poignet gauche, il avait fait tatouer « Life is beautiful », un viatique comme un autre pour lutter contre ses démons, contre le manque de soleil et de lumière, contre les rigueurs de ces hivers au cours desquels les brise-glace ne peuvent parfois plus passer dans la baie.

Pasadena.
Au bord du lac aux eaux noires et cuivrées, la maison était une ancienne grange sur deux étages.
La façade aux lambris blanchis abritait au rez de chaussée un atelier foutraque rempli de kayaks, vélos, planches de paddle. Elle reconnut sur le bureau la petite statue qu'elle lui avait offerte, une sculpture d'après un dessin qu'elle avait réalisé d'un triathlète à l'effort. La statuette en bois montrait l'athlète en mouvement dans les trois disciplines. Elle avait été confectionnée par un artiste du Vieux Nice.

A l'étage, un semblant de cuisine, des placards encombrés de vaisselle dépareillée, une chambre, une salle de bains. Il avait fait installer l'eau chaude pour sa venue. Jusqu'alors, il se lavait dans le lac. Quelques livres et articles de presse sur ses exploits d'athlète et son engagement au sein de l'université.

Ils ne parlèrent pas ce soir-là. Ils s'aimèrent silencieusement, découvrant que le temps les avait sculptés mais pas dépassionnés.

Les jours suivants, elle sillonna en vélo les chemins autour de Pasadena, goûtant aux paysages libres, aux fleuves larges, aux cascades impétueuses. Elle remonta la rivière en kayak, attendant la rencontre quotidienne avec les castors affairés.

Lui n'était qu'un prétexte.
Ils partagèrent quelques vagues discussions, elle ne voulait pas en savoir plus sur ces vingt-cinq années, ni sur lui. Assise devant la maison, elle caressait les huskies, et rien n'existait plus de sa vie ailleurs. Elle avait mis 7000 kilomètres entre elle et ses enfants, entre elle et sa vie. Elle voulait juste sentir la douceur du poil des chiens au regard étrange et au corps vigoureux. Elle voulait juste regarder les gros trucks passer sur l'autoroute entre Pasadena et Corner Brook, voir les villages de pêcheurs de nulle part.

Le jour du vingtième anniversaire de son mariage, elle lui demanda de l'emmener chez un tatoueur. « NOW ». Maintenant. Ce que l'on tient dans la main. Les trois lettres s'imprimèrent sur sa peau, au bord du poignet gauche. Là où l'on est censé porter une montre qui fragmente le temps en unités successives.

Ils volèrent ensemble entre Deer Lake et Toronto. L'hôtesse les avait placés côte à côte alors que ce n'était pas prévu. Il lui avait expliqué : la distance, le temps écoulé, les amours retrouvées, la séparation. La jeune stewardess avait été touchée, les avait appelés « petits oiseaux ». Il avait posé sa tête sur les genoux de l'amante jusqu'à l'atterrissage à Toronto.

Là, elle aurait juste une demi heure pour rejoindre son vol vers Montréal.

Elle déposa un dernier baiser sur ses yeux transparents, s'engagea sans se retourner dans les couloirs feutrés jusqu'à l'embarquement.

PRIX

Image de Automne 2018
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Artvic · il y a
Très belle plume !🌹
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Dimaria Gbénou · il y a
Remarquable et remarqué. Je like.
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H.C. Cardouing · il y a
Joli texte avec une plume intéressante... Et une auteure à suivre !
N'hésitez pas à passer me lire également, je participe au Grand Prix Hiver avec De ceux qui vivent entre deux trains.
A bientôt !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-ceux-qui-vivent-entre-deux-trains

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Esther27a · il y a
Un texte aérien, une écriture comme je les aime, simple et précise, je vous donne mes voix. Si l'envie vous prends de découvrir mes écrits, en voici un avec lequel je participe au Grand Prix Hiver https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-petit-bout-de-femme
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Yoann Bruyères · il y a
C'est très joliment écrit, une coupure dans le temps, l'atmosphère est vraiment réussie. J'ai un peu moins compris la fin, le tatouage du vingtième anniversaire (c'est un souvenir?) puis l'avion qui passe par Toronto pour qu'elle reparte à Montréal.
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Corinne B612 · il y a
Merci Yoann. Le tatouage est sans doute un souvenir, celui de cette escapade à travers le temps et l'espace. Il peut y avoir des escales à Toronto avant de repartir sur Montréal puis vers la France...
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Harald · il y a
Une forme bien maîtrisée entre poésie et didascalies de scénario qui épouse parfaitement le propos (le fond). "La perte des repères" savamment préméditée entraine le lecteur à les retrouver, donc à s'approprier l'intrigue. Ce qui rend le lecteur complice et la narration plus captivante. Bravo! Merci. Un chaud bonjour d'un Québec froid. ;-)
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Corinne B612 · il y a
Bonjour Harald . Vous imaginez à quel point un commentaire si construit et si chaleureux, venant d'un pays que j'affectionne particulièrement, me touche ! Merci . Fait-il déjà si froid dans vos belles contrées ?
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Harald · il y a
Je suis content que mon commentaire vous touche. Je trouve votre nouvelle bien réussie. Avez-vous, à l'instar de votre héroine, visité le Québec? Oui, il fait déjà froid. 9 ce matin, 5 la nuit dernière. Il y a un avis de gel pour ce soir. L'Alberta a déjà reçu 60 centimètres de neige avant-hier. Mais il refera chaud bientôt. Nous aurons l'été indien. Personnellement j'aime les quatre saisons. De plus, avec les changements climatiques, c'est les montagnes russes. Venez faire un tour.
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Haïtam · il y a
Un beau texte pour un beau voyage. Mes Volx.
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Corinne B612 · il y a
Merci Haïtam pour ce commentaire .
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Serge Debono · il y a
Un univers et un décor que j'apprécie particulièrement. De plus, c'est très bien écrit. Bravo !
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Corinne B612 · il y a
Merci Serge pour ce commentaire vraiment encourageant .
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Corinne De Héricourt · il y a
Merci, quel beau texte!
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Corinne B612 · il y a
Merci Corinne , pour vos encouragements. Au plaisir de vous lire bientôt peut-être.
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