Pas parano

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J'ai grandi dans une maison où toutes les pièces, hormis la salle de bain, étaient équipées de bibliothèques. Chez-nous on ne pouvait pas échapper à la lecture : l'ennui était même un vice  [+]

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Je suis parano, j’ai l’impression que les gens se taisent quand je rentre dans une pièce. Je suis parano, j’ai l’impression que vous riez de moi quand vous riez entre vous. Je suis parano, quand je regarde par la fenêtre je vois toujours une voiture qui ralentit, je pense que quelqu’un fait du repérage, du repérage de quoi ? Je ne sais pas. Je suis parano, alors je vérifie trois fois si j’ai fermé la porte avant de partir et comme je le fais tous les jours et que ces choses-là on les oublie à force de les faire trop souvent, des fois je rebrousse chemin, je retourne chez moi et je referme la porte. Juste au cas où. Je suis parano, j’entends des bruits dans le mur, ma copine dit que c’est la plomberie, mais comme je suis parano, je pense qu’elle me ment – pour me rassurer – ou parce qu’elle cache quelqu’un chez nous. Comme je suis parano, je vérifie derrière chaque porte, sous chaque lit s’il n’y a que nous. S’il n’y a que nous, ça veut bien dire que je suis parano, que tout ça, c’est dans ma tête, ou alors c’était elle, depuis le début. C’est elle qui me ment. Mais je suis parano. C’est ce qu’elle me dit à chaque fois quand je l’accuse. L’autre jour encore, je l’ai vue comploter avec ma mère. Quelle femme s’entend avec sa belle-mère ? Je les ai entendues dire mon prénom. Mais ça ne veut rien dire, j’entends souvent mon prénom. J’entends beaucoup de choses. Mais là, je suis certain, je les ai entendues. Quand j’ai demandé de quoi elles parlaient, elles m’ont menti. Le lendemain, elle a passé un coup de fil pendant que j’étais sous la douche. Elle a nié. Alors j’ai essayé de regarder sur son portable en douce, mais comme elle sait que je suis parano, elle a changé son code pin. Après ça, je l’ai suivie pour m’assurer qu’elle allait bien au travail. J’étais sûr qu’elle voyait quelqu’un d’autre. Elle recevait ces appels et elle rentrait parfois tard. À chaque fois, elle ralentissait à l’angle de la rue, devant la vitrine de la boutique de téléphonie. J’étais sûr qu’elle venait rencontrer quelqu’un dans la boutique. Elle s'attardait devant la vitrine à scruter, puis tout à coup elle accélérait le pas, comme poursuivie par sa conscience. Un jour, je n’en pouvais plus de son manège, je me suis jeté sur elle devant l'enseigne.
— Qui est-ce que tu attends comme ça tous les jours ? j’ai crié.
— Toi ! C’est toi que j’attends, et tous les jours tu me suis !
Voilà ce qu’elle m’a balancé. Je n’en revenais pas ! Je suis parti dans une colère noire ; elle avait l’habitude, mais c’était la première fois que ça arrivait en public. Elle n’est pas allée au travail ce jour-là. Quand elle est rentrée, je l’ai enfermée dans notre chambre pour être bien sûr qu’elle n’irait nulle part. Je lui ai dit à travers la porte que je savais pour sa liaison avec le gars des télécoms, celui qu’elle appelait au téléphone, celui qu’elle allait voir des fois après le travail. Et puis elle m’a juré qu’il n’y avait personne, j’ai fait semblant de la croire et je lui ai dit que je me tuerais si elle me quittait. Je le pensais ; jusqu’à cette période, elle était la dernière personne qui soit encore bonne avec moi, les autres souriaient devant, mais derrière mon dos je sentais qu’ils disaient du mal : tous pensaient qu’elle était trop bien pour moi. « Il n’a pas de travail depuis qu’il s’est battu avec son patron. Il n’en trouvera plus jamais. » Personne ne m’avait jamais cru quand j’avais dit que c’était lui qui m’avait provoqué. J’aurais dû me laisser faire ? Il a frappé le premier, j’ai terminé la bagarre. Il a terminé à l’hôpital. Une commotion, la mâchoire et quatre côtes cassées. Et alors ? Si ça n’avait pas été lui, ça aurait été moi. C’est peut-être ce que vous auriez préféré dans le fond ? Vous auriez voulu qu’il me finisse comme ça devant tous mes collègues ? Qu’il m’humilie en plus ! Vous n’attendiez que ça, de me voir échouer. J’ai dit ça à table à ma famille et comme je me suis levé, mon vieux père m’a dit de me calmer ou il me foutrait à la porte. Je lui ai demandé s’il comptait me cogner, il a rétorqué qu’il n’avait jamais levé la main sur moi. C’était peut-être vrai, je ne me souviens pas, mais il a toujours eu cet air mauvais, cet air fourbe de diable qui va surgir de sa boîte : une colère qui n’attend que de se déchaîner. Il s’est tout à coup levé alors je l’ai empoigné, il m’a tordu le bras dans le dos – fort pour son âge – et là, ma femme a pris le téléphone.
— T’appelles ton amant, c’est ça ?
—  C’est ça oui !
Mais quelle salope ! Ma mère gémissait et se frappait la poitrine comme une pleureuse, elle faisait la victime pour maquiller sa complicité criante.
Ils sont arrivés à trois dans leurs uniformes. Il fallait au moins ça. Ils m’ont mis à plat ventre sur le carrelage et ils m’ont dit de me calmer. J’ai éclaté de rire sans me laisser faire pour autant. Il y a eu du sang et des coups échangés.
— Je le savais ! Depuis le début je le savais... Je voyais les lumières sur le plafond de ma chambre au milieu de la nuit ! Vous patrouilliez devant chez moi ! Vous avez tout prévu depuis le début !
Ils m’ont fait une piqûre. Un peu plus tard je me suis réveillé sanglé dans leur ambulance, ils m’avaient drogué. Après l’incident, ils ont tous signé pour m’enfermer.
Je l’ai toujours su. Quand je pense qu’ils me disaient parano.
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