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Pas de mousse sur ma bière (histoire d'Odette)

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Bob Peter

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L’histoire d’Odette à jamais inconnue est pourtant édifiante. Je l’ai croisée une matinée pluvieuse à la terrasse d’un café. Odette avait le visage ravagé des poivrots à perpétuité, la peau comme ayant fondu suite à une interminable déchéance puis s’étant figée au pire moment de son désespoir, la bouche déformée comme celle de ces peuplades lointaines qui se retournent la lèvre inférieure, sauf que par chez nous une lèvre inférieure retournée ne relève jamais d’un choix esthétique.
- Pas de mousse... pas de mousse sur... ma bière...
Odette ahane d’une voix plus que lasse ces mots. Pourtant, le serveur lui refuse son verre d’alcool. Ça fait déjà bien trop, lui dit-il avec une courtoisie ferme. Après avoir balbutié son profond désaccord, Odette s’en va du café, sous la pluie légère assaillant le boulevard. Elle s’extirpe de sa chaise aussi difficilement que le ferait un paresseux pour aller de branches en branches, puis descend le boulevard, son sac de courses vide dans la main gauche, lentement, très lentement.
Je la regarde marcher ainsi parmi les passants pressés, sirotant mon café serré, me demandant comment elle a pu en arriver là, quand malgré moi son histoire m’est entièrement révélée...

Elle se nomme bien Odette. Elle est née dans les parages et n’a jamais quitté ses alentours. Son enfance à la campagne fut plutôt heureuse. Lui faisant espérer tant de chouettes choses plus tard... Quand arrive la fin de son adolescence, elle part du foyer familial en compagnie de son premier amour. Avec lui, la vie sera en permanence formidable. Ils s’installent en ville, celle où je l’ai croisée à la terrasse du café une matinée de légère pluie... Lui travaille un temps comme vendeur en téléphonie, puis monte une affaire de voitures d’occasion. Elle se convint toujours que la vie est belle, mais refuse de voir les premiers signes : il l’insulte le soir à la maison, puis lève la main sur elle. Il faut bien passer sa rage, son stress sur quelqu’un... Puis, elle tombe enceinte. Lui est triomphant, fier, tout en restant menaçant avec elle. Elle se prépare à accueillir l’enfant, même si au fond d’elle, elle sait que le bébé sera malheureux au sein d’un tel ménage, criblé de dettes, d’angoisse, de frustration.
Odette a du mal à croire ce qu’elle vit. Une telle désillusion. Un tel enfer sur Terre. Non, ce n’est pas possible. Pas elle. Elle fait face dans un état second à son mari, à son angoisse d’accoucher, à son isolement loin de sa famille... Et un jour ne peut plus. Sans savoir ce qui lui prend, elle se jette du cinquième étage de leur appartement. Elle n’en meurt pas, n’a que quelques séquelles physiques, tout ceci pour son plus grand malheur : elle perd l’enfant. L’enfant qu’au final elle aurait voulu envers et contre tout, même contre son salaud de mari, le prince charmant de sa jeunesse. Elle ne pourra plus en avoir d’autres évidemment...

A partir de là, je ne veux plus suivre le cours de son histoire. Trop dur. Et puis tout a été dit. La suite, avec son mari, les institutions, pas besoin de détails. Même Odette a tout oublié grâce à l’alcool. Quant à moi, je pars enfin du café alors que la pluie redouble d’intensité. Mon existence est terne, morne, sans but, sans espoir, sans grande joie. Depuis toujours me semble-t-il. Heureusement. Je n’ai jamais vraiment vécu. Sinon, j’aurais fini comme Odette. Elle et moi nous sommes de la même race, celle qui n’a que deux possibilités dans l’existence mais qui emprunte le plus souvent la destinée d’Odette.
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Jarrié · il y a
J'ouvre la porte, fasse que d'autres s'y engouffrent ! Histoire triste mais, hélas, réaliste , une tranche du quotidien. Bonne chance.
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