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Pas de danse

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Marie

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Le journaliste enclenche son dictaphone.
- Doriane, comment expliquez-vous la réussite de votre parcours ?
- Très simplement ! Je me suis laissée guider par une envie qui faisait totalement partie de moi. Et je ne l'ai jamais lâchée.
- Vous avez fait face à une rude opposition de la part de votre famille.
- Lorsque j'ai compris qui j'étais, j'ai également réalisé que j'allais décevoir mes parents. Ils incarnaient un cadre socialement correct et surtout immuable. Le moule dans lequel on essayait de me faire rentrer était trop étroit ; ce n'est pas pour rien si les hostilités ont commencé à l'adolescence !
- Vous avez construit votre avenir sur un dessin. C'était un peu fantaisiste comme décision.
Doriane éclate de rire.
- C'est mon corps qui a parlé ; je n'ai fait que déchiffrer le message. Je crois que la fantaisie n'attendait qu'un signe pour surgir et ce cours d'art plastique a été le détonateur. Quand j'ai vu mes pieds chaussés de baskets s'agiter sous le bureau, j'ai eu l'impression qu'ils ne m'appartenaient pas. J'ai éprouvé une sensation de liberté.
- Vous n'aviez jamais porté de baskets ?
- Pour ma mère, ce n'étaient pas de « bonnes chaussures ». C'est ma copine Laura qui m'a prêtée une paire. Je me suis sentie devenir une autre.
- Quel rapport avec l'art plastique ?
- Le professeur nous avait demandé d'illustrer un souhait que nous voudrions voir se réaliser. Il ne fallait dessiner qu'un seul élément. Quand mes pieds se sont mis à bouger, sur la pointe, à plat, de travers, l'un sur l'autre, croisés...je les ai regardés, incrédule, mais captivée par cette danse désordonnée. Je me suis surprise à penser que s'ils avaient eu des ailes, ils se seraient envolés. Mon imagination s'est mise à galoper. Sans réfléchir, j'ai saisi les pastels et j'ai tracé les contours d'une paire de baskets au milieu de la feuille à dessin. En prenant modèle sur les miens, j'ai réussi à rendre l'ébauche assez ressemblante. Après quelques instants de réflexion, j'accrochais des ailes d'ange aux lacets. Dans ma lancée, je couvrais l'arrière plan d'éclats de couleurs.
- La vision était claire pour vous à ce moment-là ?
- Lorsque le professeur me demanda de présenter mon travail, je répondis spontanément : « Je veux être danseuse de hip-hop ». Toute la classe rit tant j'étais loin d'incarner la culture urbaine dans ce qu'elle a de décalé et d'extraverti. J'entendais mes propres paroles comme si elles avaient été prononcées indépendamment de ma volonté et pourtant, elles résonnaient avec évidence. Pour la première fois, j'énonçais un désir personnel.
- Que s'est-il passé ensuite ?
- J'étais un peu perturbée par tout ça. Je laissais au vestiaire mes vêtements et les baskets, et ne dis rien à la maison. L'idée resta en sourdine jusqu'à ce que ma mère aborde le choix de mon activité de l'année. Évidemment, je n'échappais pas au piano que je pratiquais depuis l'âge de six ans. Prenant mon courage à deux mains, je demandais à faire du hip-hop. Ce fut un « non » catégorique sans la moindre explication. Mon père se contenta d'un « quelle idée ! » ; le sujet fut clos. Je confiais mon impuissance à Laura mais il fallut reconnaître que ni l'une ni l'autre ne pouvait changer la situation.
- Vous avez renoncé ?
- Plus ou moins. Les cours d'art plastique ravivaient ma motivation. Chaque semaine, je revêtais ma panoplie d'artiste : un tee-shirt rouge, un débardeur couvert de papillons, un pantalon vert pâle, et, baskets aux pieds, j'entrais dans la classe comme je serais entrée sur scène. En quelques secondes, j'incarnais ce nouveau personnage. J'exécutais des mouvements de bras et de jambes, tournais sur moi-même, pour tester ma liberté corporelle. J'étais impatiente de retrouver cette sensation. A la maison, j'entrepris de m'intéresser au hip-hop en cherchant sur Internet. J'appris ainsi quelques figures pour composer mes chorégraphies. Ma chambre restait toutefois un espace très restreint pour répéter ! Quelques semaines plus tard, j'ai suivi des copains du collège qui faisaient du hip-hop dans un club. Leur professeur m'a laissée faire une petite démo avec le groupe à la fin du cours. A partir de là, il n'était plus question de ne pas danser. Restait la question de l'inscription et de m'entraîner tous les vendredis. Laura accepta de me couvrir. Quant à l'argent, j'ai pu convaincre ma grand-mère de payer, en promettant d'excellents résultats scolaires.
- Et vos parents ?
- Ils ont su lors du spectacle annuel du collège. Je faisais à présent partie d'un groupe et nous avons pris part au programme. En rentrant à la maison, leur réaction a été assez vive, tant pour mon mensonge que pour l'image renvoyée par cette danse urbaine. C'est à ma grand-mère que je dois d'avoir pu continuer. Elle a su les convaincre de me laisser faire. Et j'ai pratiqué le hip-hop jusqu'à la dernière année de lycée.
- Vous avez arrêté pendant vos études supérieures ?
- Mes parents ont fait pression pour que j'aille en droit, faute de quoi, ils me coupaient les vivres. Pendant trois ans, je me suis soumise au rythme intensif des études. La licence en poche, j'ai abandonné ; je n'avais pas l'intention d'en faire un métier. A Bordeaux, j'ai intégré une licence Arts du spectacle pour devenir professeur de danse. Mes premiers pas vers mon rêve ! La suite, vous la connaissez.
- Cinq ans plus tard, vous avez ouvert votre école de danse.
- Oui, et depuis, je propose les danses urbaines. J'ai mis en place un cours d'expression libre. Mon rôle est d'accompagner les élèves dans leur propre mouvement. Et je découvre de véritables artistes ! La jeunesse est pleine de ressources. Les stages sont également des temps forts dans leur parcours, pour eux comme pour moi. La rencontre a lieu dans ces moments là.
- Les baskets peuvent donc mener à la réussite ?
- Oh oui ! J'ai gardé cette paire. Elle est exposée dans la salle de danse. Mes baskets servent souvent à remotiver les élèves qui baissent les bras ou à les remettre sur pieds dans leur vie. Ensuite, ils prennent leur envol.

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Proton40 · il y a
Un bel exemple de contre pied, bravo
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Marie · il y a
Merci. Un pas de côté pour réussir
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Denys de Jovilliers · il y a
Je découvre votre texte. Belle expression du courage et de la ténacité.
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Marie · il y a
merci. Il faut croire en ce qui nous guide
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Jean Calbrix · il y a
Aller au bout de ses rêves en dépit des croche-pieds et des bâtons dans les baskets ! Bravo, Marie. Vous avez mon vote.
Vous avez aimé Pétrole. Il est en finale. L'aimerez-vous encore ? http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/petrole

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Marie · il y a
Merci Les rêves ont souvent besoin d'être encouragés
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Isabelle Lambin · il y a
J'aime beaucoup la morale de cette histoire. Toujours suivre ses rêves
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Marie · il y a
Suivre ses rêves, et essayer de les attraper.
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Sylvie Franceus · il y a
Heureusement que l'idée n'est pas restée en sourdine ! Une belle histoire et un vrai modèle de détermination ! Bravo !
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Marie · il y a
Merci Lafée. J'espère toujours qu'un jeune, aussi perdu soit-il, trouve une voie pour faire sa vie
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Vrac · il y a
J'ai bien aimé cette histoire urbaine
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Marie · il y a
Merci Vrac. Au plaisir d'une prochaine lecture
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Francine Lambert · il y a
Belle persévérance, il est toujours difficile d'aller à l'encontre des désirs parentaux, surtout lorsqu'il s'agit de bouleverser les codes. Mes votes Marie, à bientôt !
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Marie · il y a
Merci. Et c'est souvent à l'adolescence qu'il faut mener bataille
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Francine Lambert · il y a
Eh oui, c'est le moment décisif ! Au plaisir Marie !
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Alain Chenoz · il y a
Hip-hop au dam...de ses parents.
Moi, je rêvais de faire des claquettes, mais je n'ai pas renoncé à me fredastairiser :-)

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Marie · il y a
J'attends la vidéo avec impatience !!!!
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Lilas · il y a
Belle histoire !
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Marie · il y a
Merci. J'en ai les pieds qui frétillent
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Dolotarasse · il y a
Un bel envol avec ces baskets...
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Marie · il y a
Merci. Tout peut arriver baskets aux pieds
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