Paroles d'eau

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Père, grand père, cheveux blancs, très blancs. Amoureux par dessus tout des rivières, de l'eau qui court, des fleurs des champs et des troupeaux de Sallers et de Charolaises. Adepte des songeries  [+]

Image de Hiver 2021
J’aime entendre l’eau de la source qui coule dans les abreuvoirs à moutons quelque part en haut des collines au pays de Forcalquier, abreuvoirs constitués de longs fûts de hêtres habilement creusés à cet effet. Ils sont au nombre de quatre, c’est dire l’importance des troupeaux de moutons, de brebis, d’agneaux, de chèvres, de boucs et de béliers qui viennent s’y désaltérer.
Ils sont menés jusqu’ici par Victorin, le berger de Reillannes, toujours enveloppé dans sa cape brune, toujours appuyé sur sa houlette, laissant à ses deux chiens le soin de serrer le troupeau qui ne demande qu’à s’éparpiller.
Cette eau sort à quelques lieues d’ici, d’entre deux rochers déposés dans les prés hauts par on ne sait quel colosse d’antan qui avait dû jadis les charger sur son dos, tout là-haut du côté des monts du Galoubier pour offrir à la source une sorte de bénitier, un écrin comme on en fait pour les joailliers.
Victorin qui conduit ses bêtes ici depuis ses quatorze ans – il en a aujourd’hui plus de soixante-quinze – a toujours connu cette source, prodigue en été comme en hiver, jamais tarie, jamais prise par le gel. Elle a toujours assouvi caprins, ovins et chiens. Lui-même Victorin en a souvent abusé tant il est persuadé qu’elle est source de longévité. C’est son grand-pépé qui jadis l’en avait assuré, et ce que le pépé disait avait toujours force de vérité.
Souvent il monte jusqu’à ces deux rochers, les bêtes aiment y pâturer à proximité, et lui, lorsque le temps le permet, il lui plait de s’allonger dans le vallon à entendre le doux murmure de l’eau qui non loin de lui sourd de l’écrin ;
Il semble alors que la source lui parle, lui fait même des confidences, et qu’elle l’encourage à se laisser glisser dans les rêves les plus doux, les plus fous, lui dont les journées se sont toujours déroulées dans les solitudes les plus reculées.
Il regarde les vastes pâtures où pointent les bleus des chardons et des muscaris, les jaunes des genêts et des épervières, il contemple les vastes étendues de ciel jetées sur l’horizon avec ses polochons tout blancs qui jouent à la course poursuite, avec ses vautours aux ailes déployées fondant sur les plus faibles, les démunis.
Il sait alors que de cette vaste étendue de félicité va surgir là-bas tout au loin, sur le bord de la crête l’adorable, la charmante, la douce Manon qui vers lui va accourir pour se jeter dans ses bras.
Effectivement c’est bien sa Manon aux cheveux blonds qu’il voit venir à pas pressés. Sa robe pleine de couleurs est une fleur parmi les fleurs, le sourire qui illumine son visage ajoute encore à la clarté du jour. S’approchant de lui, ayant déposé un baiser sur ses lèvres déjà enfiévrées elle lui demande, en riant, juste un instant, pour se désaltérer et rafraîchir ses petits pieds endoloris. Elle s’approche de l’écrin d’où s’échappe le frais breuvage, se penche vers le ruisselet qui interrompt alors son bavardage.
Justin entrevoit ses jambes nues, prometteuses d’ensorcelantes galopades. C’est à ce moment que Manon s’évanouit comme absorbée dans l’anfractuosité qui sépare de très peu les deux rochers.
Victorin n’en est pas plus ému que cela, il est habitué à cette sorte de magie, lui qui n’a eu pour compagne de ses nuits que l’étoile du berger qui veille sur lui. Il ferme alors ses yeux devenus douloureux. Le murmure de la source qui s’écoule lui apporte l’apaisement salutaire. C’est à ce prix que son plus beau rêve se poursuit :
Enfin et à nouveau il va avoir Manon toute à lui !...
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