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Paris vaut bien une messe

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Symphonie

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En compétition

Mon père adorait la messe. Surtout quand elle était courte et qu'elle donnait l'occasion d'aller boire un verre avec les copains au bistrot du coin. Comme beaucoup de ses potes du milieu rural, il allait chaque dimanche à la première messe, celle de six heures trente. Lorsque, dans un effort surhumain, j'arrivais à m'extirper de mon lit, il m'arrivait parfois de l'accompagner ce qui m'évitait de subir la messe interminable de dix heures trente, dite en latin, et d'autant plus difficile à suivre que nous étions positionnés par tradition au dernier rang de l'église.

À la grand-messe, je passais généralement mon temps à parcourir les quelques textes en français de mon missel ou à rêvasser en contemplant les jolis tableaux positionnés de chaque côté de la nef. Ces tableaux étaient ponctués de commentaires très instructifs sur les devoirs de chacun en ce bas monde : « tes père et mère honoreras afin de vivre longuement », « faux témoignage ne diras ni mentiras aucunement »... À force de les lire, j'avais fini par les savoir par cœur. L'un d'entre eux, aux accents un peu étranges, échappait cependant à ma sagacité : « l'œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement ». Doté du solide bon sens des gars de la campagne, j'avais certes deviné que l'œuvre de chair était cette opération consistant à accommoder la viande du porc qu'on abattait chaque année en saucisses, boudin ou rillettes. Mais alors, pourquoi ce travail était-il dévolu aux seuls mariés ? J'avais un jour posé la question à Maman qui avait curieusement botté en touche, prétextant quelque menue besogne autour des animaux.

Le moment le plus intéressant et aussi le plus redoutable de la grand-messe était celui de la Communion quand les fidèles regagnaient leurs bancs respectifs après s'être approchés de la Sainte Table pour y recevoir l'hostie. Étant donné la place de la famille au dernier rang, j'avais alors tout loisir d'observer ce petit monde fort pressé de regagner ses pénates. Certains, l'hostie plantée dans le gosier, affichaient une mimique qui prêtait irrémédiablement à rire surtout quand les regards des frères et de la sœur se croisaient. À cette occasion, j'essayais généralement d'éviter de lever les yeux vers la sainte fratrie de manière à ne pas tenter le diable mais il m'arrivait parfois de succomber à la tentation et de pouffer sous l'œil réprobateur de Maman.

L'ambiance de la première messe était toute différente : des textes dits à voix basse, en latin, sur le ton de la confidence, faisant état d'un réveil difficile pour le curé et surtout, pas un chant ! J'étais moi-même dans un état léthargique et je comprenais mal ce que les hommes (il n'y avait pratiquement aucune femme) pouvaient retirer de cette pratique religieuse au rabais. Peut-être le recueillement ou plus trivialement la paix dans les ménages car « aller à la messe », être pratiquant, ça évitait dans nos campagnes les commentaires désobligeants et les interprétations malvenues.
La première messe avait tout de même un atout rarement mis en avant mais implicitement reconnu de tous : son extrême brièveté ! En une demi-heure, l’affaire était bouclée ce qui n'empêchait pas certains de se pointer régulièrement avec dix bonnes minutes de retard.

Un qui se frottait les mains, c'était le tenancier du bar voisin qui se tenait prêt à recevoir ces braves gens dès sept heures sonnantes. En l'absence des dames, il est vrai que les tournées défilaient plus vite et qu'il faisait l'essentiel de son chiffre d'affaires en cette circonstance ! Quelques jeux de cartes, négligemment posés sur la table, entretenaient le désir de convivialité et incitaient les uns et les autres à prolonger, entre hommes, cet instant magique où fleurissaient les bons mots et les plaisanteries un peu loufoques.

L'air devenait rapidement saturé de fumée ce qui semblait ne déranger personne excepté moi : il faut dire que l'équipe comportait de grandissimes fumeurs, rouleurs de cigarettes par passion et qui aimaient s'échanger leurs paquets de gris ou de bleu. Certains esprits modernes avaient opté pour la rouleuse de cigarettes, encore appelée botteleuse, qui vous fabriquait en moins de deux une cigarette bien régulière. Mais les vrais, les purs, ne juraient que par la méthode traditionnelle, consistant à extraire la fine feuille de papier « rizla+ » et à la rouler soigneusement autour du tabac grâce à un geste de l'index savamment appris, entretenu au fil des générations et ponctué, au final, du coup de langue en travers, véritable marque de fabrique de son auteur.
Dans ses jours de grâce, le maître des lieux y allait de sa tournée générale et, bon prince, lui qui était aussi débitant de tabac, faisait passer un paquet de ces nouvelles cigarettes de la ville qu'on appelait « gauloises ».

PRIX

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En compétition

123 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Sandra Cantabri · il y a
Jolie évocation de souvenirs d'enfance. Je me suis souvenue des messes avec ma grand mère dont les rituels me paraissaient si étranges que je finissais toujours par éclater de rire. Et bien sûr après il fallait que je sorte... :) je vote !
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Symphonie · il y a
Merci beaucoup Sandra.
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Christopher GIL · il y a
Retour vers le passé, on s'immerge dans cette campagne, avec ses habitudes, ses coutumes.. mes voix!
J'ai un texte "à la vie, à la mort" si cela vous tente!

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Symphonie · il y a
Merci beaucoup Christopher. J'irai vous lire très prochainement.
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DUCIMETIERE · il y a
Très beau texte qui nous rappelle les bons souvenirs de nos campagnes d'antan. Je vote.
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Symphonie · il y a
Merci beaucoup Ducimetière.
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Haïtam · il y a
On sent un vécu à la mode campagnarde et qui fait remonter des souvenirs!
Une belle narration à laquelle j'apporte mon soutien.

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Symphonie · il y a
Merci beaucoup Haïtam.
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Samia.mbodong · il y a
Les Gauloises sans filtres, j'y ai gouté une fois, pas deux.
Bravo pour ces souvenirs de messes, instants toujours pénibles pour les enfants.
Bravo je soutiens
Samia
J'ai aussi un texte en lice.

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Symphonie · il y a
Merci beaucoup Samia pour votre soutien.
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Chantal Noel · il y a
A vous lire, j'ai presque l'odeur humide de certaines églises mêlée à celle des volutes de fumée de Gauloise qui prenait la gorge. Mes voix.
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Symphonie · il y a
Merci Chantal pour ce commentaire empreint de nostalgie.
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Miraje · il y a
Amen ! Autres temps, autres lieux. Tout cela ne nous rajeunit pas. Mais quel délice ☺☺☺ ! Depuis, les interdictions ont fleuri bien plus vite plus vite que les immeubles. Né en 45, je prends tout mon temps pour les compter ...
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Symphonie · il y a
Merci beaucoup Miraje.
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Zouzou · il y a
Un autre temps...entre église et bistrot,. ! Mes voix
En lice Poésie avec ' Cataclysmal ' si vous aimez

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Symphonie · il y a
Merci beaucoup Zouzou.
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Chateaubriante · il y a
les dix commandements, par coeur et les bonnes soeurs nous faisaient peur, à grand coup d'enfer et de purgatoire ; on n'avait d'autre choix que d'y croire ... comme tout le monde, car dans ce petit monde, dans ce petit village, pas de place pour l'originalité ; finalement, tous ces rituels rassuraient quelque peu l'enfant que j'étais, même si j'y perdais mon latin ; mes voix
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Symphonie · il y a
Merci Chateaubriante pour ce beau moment de partage.
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Marcel Prout · il y a
Riz la +, Zig Zag le zouave, cube de gris, chique...mes votes en souvenir de mon Papi qui lui allait au bar directement, sans passer par l'église :-)
Votre titre fait hommage je crois au grand Talleyrand, évêque d'Autun, qui célébra la messe de la fête de la fédération. Il ne resta pas longtemps à ce poste assez risqué pour l'époque. Ça l'est tout autant de nos jours d'ailleurs.

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Symphonie · il y a
Merci Marcel pour ce gentil commentaire. En fait, j'ai emprunté le titre à Henri IV : en 1593, pour accéder au trône de France, il a dû abjurer sa religion protestante et se convertir au catholicisme. Il aurait alors prononcé cette phrase mais on n'est pas vraiment sûr de son authenticité.
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Marcel Prout · il y a
Merci de cette mise au point. Je pensais que Talleyrand avait tout dit :-)
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