Pari pascal

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Je ne sais pas pourquoi, mais ce qui me dérange le plus, c’est la présence de cet homme à ma gauche. Cela devrait pourtant être la dernière de mes préoccupations ! Je suis cloué ici depuis trop longtemps pour me rappeler ce que c’est que de ne pas souffrir, cuisant sous un soleil de plomb, exhibé à la merci d’une foule écumante de rage. Je vais mourir dans quelques heures, d’un châtiment atroce, loin des miens. Et il y a cet homme qui... que... ce n’est pas de la contrariété que j’éprouve à son égard, ça va bien au-delà. De la haine ? En tout cas une violente répulsion.
Pourquoi l’ont-il placé entre nous deux ?
...
L’autre condamné, je le connais – tout au moins de réputation. Un brigand comme on n’en fait plus ! Si moi j’ai du sang sur les mains, lui en a sur le corps entier ! Mais il ne sait pas supporter dignement l’épreuve. Le voilà en train de supplier mon voisin : « Souviens-toi de moi... »
Mon voisin. Il s’appelle Jésus. Mais pas besoin de connaître son prénom pour l’insulter ! Il est connu pour avoir soi-disant réalisé des miracles. Il aurait même ressuscité un de ses amis, à ce que l’on raconte ! Je suis assez stupide pour avoir cru qu’il arriverait à descendre de sa croix, et tuerait ensuite les soldats. Mais cet homme ne sait rien faire d’autre que de grands discours. S’il avait une once du pouvoir qu’il prétend avoir, il n’aurait pas tenu plus d’une minute sur sa croix sans faire un miracle ! Au lieu de ça, il reste suspendu avec nous. Et il ose encore dire « tu seras avec moi dans le Paradis » ! Qu’est-ce qu’il en connaît, lui, de l’existence du Paradis ? C’est à son ami qu’il faudrait poser la question, s’il l’a vraiment sauvé des morts !
...
Mort, je le serai dans peu de temps. Chaque inspiration provoque une douleur qui irradie jusqu’aux extrémités de mon corps, au fur et à mesure que les minutes s’égrènent. Je la redoute comme je la recherche : cette souffrance est le prix à payer pour un souffle de plus. La douleur me donne envie de mourir, la fierté me donne la force de retarder ce moment, mais je sens que la fierté s’envole, insidieusement remplacée par la peur...
...
Je vais mourir, et je n’arrive pas à faire abstraction de sa présence qui me dérange de plus en plus. Pour apaiser mon trouble, je l’insulte à nouveau, copieusement. L’autre malfaiteur repenti, non content de s’être ridiculisé, m’interpelle. Soi-disant que lui et moi, nous l’avons bien mérité, contrairement à ce Jésus.
...
Pourquoi est-il là, d’ailleurs ? On ne crucifie pas quelqu’un parce qu’il a dit quelques mots de trop sur des sujets brûlants... A mon avis, il a quand même quelque chose à se reprocher. Je vais continuer à l’insulter jusqu’à ce qu’il craque, qu’il avoue, que nous soyons enfin à égalité.
Il ne dit rien. Qu’importe. Je l’agonis d’injures pour troubler son agonie autant qu’il trouble la mienne.
Toujours rien.
...
J’ai peur, à quoi bon le nier ? La douleur de mon corps se déchirant à chaque inspiration n’est rien comparée à cette terreur. Me concentrer sur ma main droite pour oublier le reste : ils ont mal fixé le clou qui l’entrave – ces soldats sont incompétents de bout en bout, j’aurais dû le faire moi-même – et ce n’est qu’au prix d’un intense effort de concentration que je maintiens ma main à sa place initiale pour empêcher que le morceau de métal ne l’entame encore davantage. Peine perdue.
...
Le voilà qui crie maintenant ! Il a décidé de me déranger jusqu’au bout, celui-là. Que dit-il ?
Il a... SOIF ??? On est en train de s’asphyxier sur nos poteaux et il veut boire ? Il se croit à un mariage ?
Je laisse rouler ma tête sur la gauche, je le fixe : il a bien la figure d’un homme qui va mourir d’ici peu. Son visage, maculé de sang, se crispe sous les spasmes de la douleur. Ces bourreaux se sont vraiment acharnés sur lui, allant jusqu’à lui enfoncer sur la tête un paquet de branches dont les épines lui transpercent la chair. Il me fait pitié, soudain. J’ai moi-même été d’une cruauté innommable par le passé, mais les cris de mes victimes me poussaient à en finir vite. Ca me dérangeait. Un peu comme la présence de ce Jésus me dérange.
...
Je sursaute. Trop violemment. Quelque chose en moi se bloque, je ne trouve plus mon souffle, j’halète, je geins, j’éructe. Et happe un mince filet d’air qui m’offre un surcroît de vie. Que s’est-il passé ?
Le ciel est aussi noir que mon esprit. Jésus a crié – je crois qu’il est mort – et c’est comme si le monde avait vacillé sous la violence de ce cri. Je me sens encore plus mal qu’avant, comment est-ce possible ? Est-ce que c’est à cause de sa mort ou de la perspective de la mienne que je ressens une telle désespérance ?
Les soldats aussi sont en proie à l’épouvante. Je les vois qui chancellent, ivres de peur. La foule s’est dispersée, ne laissant que l’écho de ses cris derrière elle. Personne ne nous sauvera plus, maintenant.
...
Qu’est-ce qu’il lui veut, ce centurion ? Il fixe Jésus avec l’air d’un poisson sorti trop tôt du Jourdain. Il a l’air... presque en admiration. J’ai beau regarder, il n’y a vraiment pas de quoi... Encore que... Jésus a l’air plus apaisé. Et innocent.
Pourquoi est-ce que je dis une chose pareille ? Les gens n’ont pas leurs péchés gravés sur la figure ! Pourtant, il y a quelque chose dans ce visage qui me fascine. Et voilà l’autre larron qui regarde aussi par là. Il a l’air presque apaisé, lui aussi. J’ai l’impression qu’il n’est torturé que par la douleur, et non par la peur. Comment est-ce possible ?
...
De l’air ! De l’air ! Par pitié, de l’air !
...
Dire qu’ils ont relâchés ce brigand de Barabbas. J’aurais mille fois mérité sa place et lui la mienne. De l’air !
...
Mille fois, peut-être pas... Décidément, ce Jésus me dérange encore. Son visage serein se transpose sur le visage de tous ceux que j’ai tués. Toutes mes victimes défilent devant mes yeux. Chacune d’elles raccourcit mon souffle. Elles aussi ont dû ressentir cette sensation atroce : celle de son propre corps, expulsant loin de lui ce qui l’anime, rejetant les miettes de vie qui lui sont pourtant nécessaires.
Y penser diminue encore ma capacité à respirer. Et pourtant, je dois faire cette introspection. Trouver un moyen d’expier ma faute avant d’expirer ma vie. Et de condamner ce qui m’a conduit à ma propre condamnation.
...
Quelques volutes d’air s’infiltrent encore dans mes narines et ma bouche, coulent dans ma gorge. Je murmure un récit condensé de tout ce qu’a été ma vie, ceux que j’ai aimés, ceux que j’ai haïs, ce qui m’a porté, ce qui m’a fait chuter. Je suis tombé si bas et je dois mourir à quelques mètres au-dessus des autres.
Je fixe Jésus, je ne sais pas pourquoi. J’y trouve le surplus d’air que je ne mérite pas.
...
Une autre bouffée d’air, agréable celle-ci. J’ai presque hâte d’en finir, mais je sens qu’il manque quelque chose. Une parole grandiose, peut-être. Le mot ultime. Celui qui fera qu’on se souviendra de moi.
Non. La seule chose qui importe est de trouver la parole qui rendra à mon esprit la sérénité dont il a besoin pour partir.
...
Les soldats s’approchent, et pour avoir déjà assisté à ce genre de scène, je sais ce que cela signifie. J’entends le dernier cri de mon compagnon, dont on vient de briser les jambes. Les scélérats ! Ils diront sans doute l’avoir fait pour abréger nos souffrances. Une fois les jambes brisées, je perdrai le point d’appui qui me permet encore d’aspirer un souffle de vie. C’est maintenant une question de minutes... ou de secondes...
Vite ! Vite ! Je veux, je DOIS, renoncer à ce poids qui m’étouffe en plus de ma croix, mais qu’est-ce que c’est ? QU’EST-CE QUE C’EST ?
Je regarde Jésus. Tu le sais, toi ?
Un peu d’air. Juste un peu d’air, encore. Un dernier souffle...


« Les soldats vinrent donc, ils brisèrent les jambes du premier, puis du second de ceux qui avaient été crucifiés avec lui », dit l’Evangile.

Les soldats regardaient le second, qui rendit son dernier souffle à cet instant.
- Qu’est-ce qu’il a dit ? Tu as compris quelque chose ?
- Je ne sais. J’ai juste entendu « pardon »...
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