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Parfums senteurs et odeurs

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ChristinaiR

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Et pourtant, Dieu sait s’il l’avait aimée.
De toutes ses forces, de tout son cœur, de tous ses sens.

Tout petit déjà, il a commencé à être obsédé par son sens très développé de l'odorat. Cela venait sans doute du métier de son père, boucher, et des odeurs de viande sanguinolente qu’il retrouvait partout dans la maison, un appartement vétuste au dessus de la boucherie. Sans parler de la blouse de sa mère qui tenait la caisse et voulait sans cesse le prendre dans ses bras, ce fils unique qu’elle avait eu sur le tard, aimante jusqu'à la nausée.
C'était un petit garçon chétif triste et rêveur.

Très vite, il a pris son indépendance à la recherche d’un antidote contre ces senteurs horrifiques. C’est en se promenant dans son quartier du sixième arrondissement, qu’il découvrit avec ravissement l'atmosphère olfactive des libraires faite de bois ciré et de cette odeur si particulière des livres, neufs ou vieux. Il commença à dépenser tout son argent de poche pour se délecter de dizaines de livres. Le mélange livres-lecture devint son quotidien et il reprit goût à la vie.

Plus tard, au désespoir de ses parents qui avaient chacun des rêves pour son avenir, parents qu’il ne reverra jamais, il quitta la rive gauche pour s’installer dans le neuvième arrondissement, tout près de l’avenue Trudaine. Il trouva un travail qui lui convenait parfaitement, dans une imprimerie. Les parfums d’encre, de colle et de papier le ravissaient et il ne s’en lassait pas.
Il avait aménagé son appartement selon ses goûts, parquets et meubles encaustiqués, grande bibliothèque.
Il trouvait sa vie très équilibrée entre travail, lecture et les odeurs partout autour de lui l'occupaient beaucoup aussi.

Ce qu’il aimait, c’étaient les odeurs brutes: feuilles mortes dans les sous-bois, terre mouillée après la pluie, bûches se consumant dans une cheminée. Certaines fleurs aussi, chèvrefeuille, roses, freesias. Et le cuir, le bois ciré et le café.
Au fil du temps ce monde olfactif lui devint exclusif et de plus en plus obsessionnel.
Il avait depuis longtemps appris, tel un parfumeur ou un œnologue, à détecter les odeurs dissimulées des femmes sous leur parfum. Il n’en avait jusqu’alors rencontré aucune qui l’ait captivé.
Et à 25 ans il n’avait eu aucune aventure.
C’était un jeune homme étrange, solitaire, à l’air nostalgique et mystérieux. Il ne frayait avec personne et même au travail, il gardait ses distances.
Ils se rencontrèrent à Montmartre par un de ces jours incroyablement clairs et lumineux qui permettent de distinguer chaque monument de Paris.
En passant près d'elle, il tomba amoureux de cette jeune fille dès qu'il sentit ses longs cheveux odoriférants, un mélange de pin et d’eucalyptus allié à une note verte de lierre sur un léger fond de miel de lavande.
Ils apprirent à se connaître et la jeune fille elle aussi tomba follement amoureuse, bien qu’elle le trouvât terriblement étonnant et tellement différent. C’est d’ailleurs ce qu’elle aimait, en lui mais son obsession des senteurs, parfums, odeurs l’inquiétait quand même un peu. De plus il était d'une beauté irréelle.
Si bien qu’ils décidèrent au bout de quelques mois de vivre ensemble.
Au début, tout se passa dans le bonheur et l’adoration mutuelles et leurs étreintes les emportaient sur une planète connue d’eux seuls.
Il passait son temps le nez dans ses cheveux, ça le calmait.
Cependant, au fil des mois, il commença à se renfermer, son si beau visage changea progressivement jusqu'à devenir lisse et impénétrable.
Impossible de communiquer avec lui.
En état de panique permanent, elle ne cessait de lui demander s’il l’aimait ce qui le mettait dans une rage intérieure qu'il ne comprenant pas.
Que se passe-t-il, se demandait-elle?
Ce qui se passait, lui le savait.
Et c’était une catastrophe car il avait réalisé avec horreur qu’il avait cru sincèrement l’avoir aimée mais que, comme toujours, tout n’était qu’une question d’odeur.
Il ne savait pas, ne pouvait pas aimer.
Petit à petit, ce qui l’avait bouleversé au début, lui était devenu insoutenable. Le parfum tant adoré des cheveux de sa compagne, se transformait lentement en puanteur: moisi, égouts, ordures.
La seule solution aurait été de fuir, évidemment.
Mais comment la quitter? il la voyait se dégrader, s’effondrer, maigrir, enlaidir. Elle pleurait, hurlait, lui faisait des scènes hystériques pendant des heures. Il lui arrivait même de le frapper violemment.
Et lui, dans son fauteuil, ne réagissait ni ne répondait, telle une statue de pierre, ce qui décuplait la fureur de cette femme qui lui était devenue étrangère.
C’était devenu impossible pour elle comme pour lui.
Et pourtant il n’arrivait pas à partir. Quelque part au fond de lui une espèce de tristesse le paralysait.
Un soir où la scène avait été pire que jamais, il entrevit enfin la seule solution possible et il décida de passer à l'action dans la nuit.
Quand ils furent enfin couchés, il attendit qu’elle s’endorme ce qui ne tarda pas, ces scènes permanentes l’épuisant. Il se saisit alors de son oreiller et l’appuya sur son visage jusqu’à ce qu’elle cesse de gigoter.

C’est à l’aube seulement, après un long temps de sidération passé à ses côtés dans le lit où elle commençait à refroidir, qu’il put enfin quitter l'appartement.
Il se retrouva dans la rue étonnamment calme du petit matin et sentit alors comme une immense bouffée d'air s'engouffrer dans ses poumons viciés
par tout ce temps passé avec elle dans cet appartement sordide.
Et puis, d'un pas léger, il pénétra dans le premier bar ouvert et y dégusta un café au si doux parfum.

PRIX

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Abi Allano · il y a
Un texte bien mené mais qui fait froid dans le dos.
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Jfjs · il y a
D'emblée j'ai pensé à Grenouille pour me recentrer sur ce texte bien olfactif et original.
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ChristinaiR · il y a
merci Jfjs!
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Cyrano · il y a
Au début votre texte m'a fait penser au "Parfum" de Patrick Süskind, un histoire où les odeurs sont omniprésentes.
Après quelques lignes, j'ai réussi à l'oublier et à entrer totalement dans votre récit.
Hormis quelques coquilles, j'ai bien aimé votre texte.
Bon courage pour la suite du concours et vous avez mon soutien.

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ChristinaiR · il y a
merci Cyrano!
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