Parfums d'antan

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Nouvelles, poésies, chansons : textes et musiques... tels sont mes loisirs :) VOUS POUVEZ RETROUVER MES CHANSONS ICI : YouTube : https://youtube.com/user/Conan25036890 J'en ai posté ici aussi  [+]

Image de Printemps 2017
Ca pue ! Un mélange d’urine, de sueur, d’arc électrique et d’humidité permanente.
L’odeur est forte, prenante, entêtante. Elle s’accroche aux vêtements, s’y imprègne, y fait son nid. Elle s’insinue, s’immisce partout. Elle souille tout. Je le sais. Je l’ai su, car heureusement mes cellules olfactives ne sont plus aussi délicates qu’autrefois. On s’habitue à tout.
Question de survie.
La porte s’ouvre. Je monte dans mon wagon et m’accroche à la barre chromée. La machine démarre, broute, puis part au trot vers la station suivante. Je jette un regard circulaire à mes compagnons de hasard. Tous le même regard, un regard vide, perdu. Ailleurs... Puis, lorsque la rame se fige, que les portes s’ouvrent, que de tout frais voyageurs entrent dans notre intimité pour quelques stations partagée, les yeux perdent de leur voile d’absence, les têtes se tournent à l’unisson pour détailler ces nouveaux frères de rail, puis se détournent pour replonger dans la contemplation inspirée d’un néant hypnotique. Cela me rappelle la vision de spectateurs suivant les échanges d’un match de tennis : ploc ! A gauche toutes. Re-ploc ! A droite tous.
Le tennis, avec mon père, Dieu que tout cela me semble déjà loin !
Il n’est que 19h00 et je suis crevé. Deux heures de transport le matin, deux heures le soir. Plus le temps de rien, plus de loisir, ni d’envie de loisir.
Métro-boulot-dodo. Le train-train tue tout : les envies, les désirs, les plaisirs. Les cellules olfactives aussi, par bonheur pour mon nez en vis-à-vis avec le champ dru d’une aisselle propre de ce matin.
Champ. Ce mot résonne en moi de façon apaisante. Comme en écho, mes yeux accrochent la carte du réseau urbain et suivent le chemin imaginaire d’une ligne de métro qu’eux seuls connaissent : Chemin Vert – Champs de Mars – Pré Saint-Germain – Château d’eau – Sentier – Champs Elysée – Notre Dame des Champs – Jasmin – Pyrénées... Ce chemin ils le parcourent inlassablement, chaque matin, chaque soir, sans doute dans le secret espoir d’un lendemain et d’un ailleurs plus rose.
Mais pourquoi les ai-je donc quitté mes champs ? Réelle nécessité du travail ou rébellions adolescentes ? Je ne suis plus sûr.
Bientôt, tout ira mieux.
Une place assise se libère. Je m’y faufile et m’abandonne aux cahotements de la rame. Alors je peux m’isoler ; je ferme les yeux, je m’évade.

Assis dans une carriole, je suis le tracé caillouteux d’un chemin vicinal. Ma tête bringuebale au rythme de la démarche cadencée d’un cheval. Le doux son du souffle humide de l’équidé qui renâcle hérisse ma peau de frissons de plaisir. Là, au milieu des champs, quelques corneilles lancées dans une ronde frénétique qui les entraîne toujours plus loin, se chamaillent à coups de croassements nasillards peu esthétiques. Plus loin, des cris et des rires d’enfants suivent la brise légère pour venir mourir à mes oreilles. Plus loin encore, la cloche du village se glisse entre les barreaux des abat-son, s’échappe du petit clocher arrondi qui pointe à l’horizon et accourt m’annoncer les vêpres. Je respire avec délectation les douces effluves des blés chauffés au soleil de l’été. Ce parfum semble si présent, et si...

Je tressaille, ouvre les yeux et replonge dans ma grisaille quotidienne. Le souffle du cheval redevient chuintement hydraulique des portes métalliques. Instantanément, mes effluves de blés se métamorphosent en un parfum de baguette chaude dont mon voisin mastique le croûton.
Déçu, je referme les yeux.

Un lapin est assis à mes côtés sur le banc de la charrette. De temps à autre, son museau se fige, il me jette un coup d’œil inquiet, puis se détourne et reprend son grignotement immuable. Je me détends, je suis bien.

Je sursaute. J’ai dû m’assoupir quelques instants. Le lapin en a profité pour grimper sur mon épaule. Délicatement, je repousse la tête de mon voisin qui se réveille et reprend le grignotement méticuleux du quignon rescapé.
Tout à coup, les crissements des roues semblent moins présents, les sons prennent leur essor, satisfaits de ne plus rebondir sous la voûte étouffante des souterrains artificiels. Nous nous exhumons, tels des taupes mécaniques de ce réseau aménagé pour respirer les abords plus légers de la Seine, dernier vestige d’une Nature primordiale, supposée domptée, entre d’interminables murs de béton.
Machinalement, comme pour une prière muette, mes yeux se tournent vers ce ciel où la nuit, bien que tombée, reste vierge de toute étincelle, vaincu par une nuée de réverbères anonymes.
Je me sens comme la Seine, je suis comme les sons ; j’étouffe entre ces murs, j’ai besoin d’espace. J’aspire à des étendues verdoyantes. Je veux m’y étendre, m’y fondre. Je veux de nouveau m’y sentir chez moi, y être acceptée.
La boucle se referme. Il y a une éternité déjà, je fuyais cette terre ou plutôt mon père pour être honnête et voilà que j’y reviens maintenant qu’il y est retourné. Poussière, tu redeviendras poussière...
Je ne suis pas triste. Pas totalement du moins. Je sais qu’il reste un peu de lui là-bas ; qu’il m’attend dans chaque pierre, chaque arbre, le long des chemins de mon enfance, ces chemins chantants et odorants que nous parcourions en silence, mes doigts bien au chaud dans sa grosse main rugueuse. Je vais l’y retrouver et nous ferons enfin la paix...
Bien plus qu’un patrimoine mobilier, c’est une nouvelle vie qu’il me lègue ainsi. La couleur en héritage.
Demain, je pars. Définitivement. Je quitte la grisaille. Je troque mes complets tristes pour des Bleus de travail, mes tunnels pour des sillons, mes réverbères pour des étoiles, les odeurs pour mes parfums d’antan.
La rame se fige. Je me lève et descends. Mes mains s’enfoncent dans mes poches. Il est là, je le sens et le sers avec émotion, ce petit rectangle de papier, un allé simple, sans désespoir de retour...

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