Parfois tomber ne suffit pas.

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Elle s’en va souriante dans cette voiture qui n’est pas la sienne, avec cet homme qu’elle aime et qui n’est pas lui, vers cette vie qu’il ne pourra jamais partager avec elle. Ce souvenir ne veut pas passer. Il a connu d’autres mauvais moments, vécu d’autres déceptions amoureuses mais pas comme celle qu’il ressent depuis hier. Savoir qu’une illusion est une illusion n’est parfois pas suffisant pour refuser de la suivre. Et ses espoirs trop grands pour son cœur trop fragile sont ce qui le détruit aujourd’hui. Il aurait dû se méfier, ou se raisonner, ou même s’enfuir tant que cela était encore possible. Trop tard cependant, il avait été beaucoup attiré, séduit, amoureux puis vaincu avant même de pouvoir prendre du recul et comprendre qu’il n’y avait rien pour lui dans cette histoire. Le bonheur est parfois une forteresse imprenable et la femme qu’il aimait se trouvait tout simplement heureuse d’y vivre auprès d’un homme différent de lui. Il n’y avait pas de prise sur ce mur derrière lequel se trouvait son amour. Et il comprenait aussi que si parfois l’espoir vous fait la courte échelle c’est pour vous laisser tomber d’un peu plus haut.
Il n’avait donc rien d’autre à faire qu’essayer d’atténuer la douleur, de trouver un moyen pour que ce poids écrasant sa poitrine, ces sons de craquement qu’il croyait entendre distinctement au niveau du cœur se calment ne serait-ce qu’un peu. Il voulait un peu de répit. Alors il est parti courir, courir loin, courir longtemps, courir vite. Que la douleur physique et l’épuisement remplacent cet insupportable peine intérieure.
Ici, en pleine nature et sous un ciel indifférent à sa tristesse il laisse ses jambes faire le travail. Il voudrait ne plus penser. Mais il pense quand même, il accélère pour que la fatigue arrive vite. Cela ne marche pas très bien. Il revoit d’abord les premiers moments. La rencontre qui ne laisse en rien deviner de la passion qu’il allait bientôt ressentir. Une simple et brève rencontre mais il sent cependant quelque chose de positif dès ce moment. Comme une douceur qu’il perçoit nettement et qui se dégagent d’elle. Et puis elle est plutôt jolie. Rien d’inquiétant cependant, rien qui ne vient troubler sa propre vie, son propre bonheur tranquille.

Cours, ne réfléchit pas, cours, ne regarde pas en arrière, tu sais que ça te détruit.

Puis il y a les semaines et les mois à la croiser régulièrement, à parler avec elle, d’abord de manière très informelle puis, peu à peu, se dégage une forme de complicité. Ils s’entendent bien. Rien que de très normal, rien de bien dangereux même sil commence à être content de la voir, même s’il commence à espérer pouvoir la rencontrer dans la journée.

Plus vite, va plus vite, le souffle court et le feu qui commence à brûler la poitrine. Le cœur qui bat encore plus fort.

Puis c’est le temps de la prise de conscience, le moment où il comprend ce qui lui arrive. D’abord il n’y croit pas, ne prends pas tout à fait au sérieux ce qui est en train de lui arriver. Il est trop âgé pour se faire avoir comme ça. C’est un coup de cœur, un sentiment passager qu’il ne doit pas prendre pour autre chose qu’un vague réflexe sentimental. Il a toujours été un peu comme ça, trop de livres et de chansons tristes ça rend facilement rêveur. Mais tout de même c’est un peu ridicule, pas maintenant, pas de cette façon. Oui, il croit d’abord avoir assez de recul pour prendre la chose avec légèreté, qu’il peut jouer sans risque avec cette idée tellement absurde.

Il sent venir la faiblesse dans ses jambes, l’énergie qui le quitte peu à peu, mais il continue à accélérer. La douleur du corps pour surmonter celle du cœur.

Il est maintenant beaucoup trop séduit pour revenir en arrière. Il pense à elle, est heureux quand il la voit, se désole de l’avoir manqué. Il cherche des raisons pour lui parler encore un peu plus, pour aller la voir encore plus souvent. Et cela fonctionne, ils se rapprochent, deviennent bons amis. Quelques signes forts, quelques confidences qui le trompent toujours un peu plus. Il parvient difficilement à se dire qu’il n’y a que de l’innocence chez elle. Il est amoureux. Il veut y croire alors il espère, il espère alors il est fichu. Son mari, ses enfants ne comptent plus. Il pense pouvoir tout surmonter, tout arranger, tout dissimuler peut-être. Il est prêt à n’être qu’un amant, même une passade s’il le faut. Pouvoir au moins une fois se rapprocher le plus près possible d’elle, aller à la source de son parfum, recueillir sur ses lèvres un seul mot de tendresse ou de désir sincère. Prêt à s’humilier il ne voit plus rien d’autre et surtout pas le plus évident : l’impossibilité.

Ferme ton esprit et cours. Tu peux encore aller plus vite, tant que le cœur n’explose pas il peut continuer à faire son travail.

L’évidence est pourtant là. Ses illusions se fissurent face à la réalité. Quand elle parle de sa vie, de son mari, de son bonheur il souffre un peu plus à chaque fois. Comment y aurait-il de la place pour lui au milieu d’une existence heureuse et sans pensées troublées ? Ce n’est pas qu’elle est trop bien pour lui, c’est tout simplement qu’elle n’est plus pour lui. Elle appartient à un monde où il n’est pas, un monde qu’il n’a pas le droit de vouloir pénétrer. Il doit rester sur le seuil, derrière une porte fermée. On ne détruit pas une vie heureuse, on ne désire pas une femme mariée et toujours amoureuse. Elle ne l’aime pas.

Il court jusqu’à la rupture. Ses jambes le lâchent d’un coup et il roule dans le fossé sur le bord du chemin. Il se retrouve couché sur le dos face au ciel immense. Il s’est fait mal en chutant et il prend de grandes inspirations pour essayer de retrouver son souffle. Son cœur lui semble au bord de la rupture, des lumières dansent devant ses yeux. Mais rien n’y fait. Face à lui il y a toujours la même scène qui se répètent encore et encore. Il la voit partir et toutes les douleurs qu’il vient de s’infliger n’effacent pas sa blessure la plus profonde.
Tomber ne suffit pas.
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