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Paresseux, apathique, bon à rien, inutile, flemmard, désœuvré, musard...

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Prijgany

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Pour ne pas le laisser crever de faim ni de froid, on l'a nourri, on l'a habillé ; puis on l'a éduqué, on l'a transporté, et plus tard on lui a donné un peu d'argent de poche pour pouvoir sortir. Mais le fait de partir en vadrouille avec les copains l'a toujours répugné : trop bien au chaud à la maison.

Il est né fainéant.

Il serait indécent d'affirmer qu'il ne réfléchit jamais. En fait, un musard réfléchit beaucoup. Il façonne dans sa tête. Chez lui, l’inaction prévaut au désir d'entreprendre.

Hier, en compagnie de son père dans le salon, il lui a dit combien il était en admiration devant la somme de travail qu'il avait réalisé depuis qu'il le promenait en poussette. Son père l'a aussitôt sermonné après avoir abaissé son journal et décroisé les jambes : "tu n'as jamais su échafauder quoi que ce soit depuis que tu existes. Si ta mère et le personnel présents lors de ton accouchement avaient été aussi apathiques que toi, tu ne serais jamais né."

Navré, il s'est contenté de lui dire qu'il avait entièrement raison ; concrètement en effet, il n'avait jamais rien eu à présenter à quelqu'un. Quant à trouver assez d'énergie pour amener une copulation à terme... d'ailleurs, souvent il abandonnait un plaisir intime en cours, préférant de loin un bon bâillement.

Quand il disparaîtra, on ne le regrettera pas ; on ne regrette jamais un paresseux ; un flemmard, même s'il réfléchit au cours de ses longs moments perdus, ne sert à rien. Il importe de produire un travail concret pour avoir le droit d'exister, et par là même d'éviter l'exclusion, sinon, à peine est-on classé marginal. Les autres vous regardent avec l’œil de celui qui observe à la loupe grossissante un vers parasite abject doté d'un système pileux hypertrophié.

Sylvain est donc quelque chose d’innommable.

Couramment traversé par des éclairs de lucidité, il s'est dit qu'il aurait dû créer depuis bien longtemps une Société Anonyme à Lucidité Illimitée : une S.A.L.I.

Il a également souvenance d'un passé scolaire qu'il a mémorisé. Là, il regardait les noueux exercices de mathématique comme l'infini, étant allongé les pieds en éventail sur une plage de sable fin. Ces nombres, par exemple que l'on rajoutait les uns aux autres dans une addition. Pourquoi le chiffre 1 ajouté à un autre 1 était égal à 2, alors que le premier 1 ne pouvait en rien se totaliser avec un second 1 nécessairement différent, comme tout objet, animal, plante, minéral, y compris le faciès des gens ?
A la maison, divers ouvrages scientifiques et de sciences naturelles issus de la bibliothèque de son père ayant chuté sur ses cuisses à la suite d'un petit séisme causé par une erreur de rangement, il en avait ouvert quelques-uns. Alors il se rendit compte que rien n'était identique ; même un rien rajouté à un second rien ne pouvait donner un troisième rien homogène avec le premier ou le second.
Se plongeant dans l'infiniment petit, il apprit que deux microbes, deux molécules, deux atomes, n'étaient en rien identiques. Alors, comment pouvait-on affirmer que 1 était additionnable à un autre 1, pour que cela fasse deux ?
Un peu plus tard il se fit raison d'accepter que l'accumulation de sa paresse le conduisait à la connaissance de stupéfiantes vérités.
Ainsi, pourquoi l'Homme s'entêtait-il de donner autant d'importance à la matière, puisqu'un jour la terre, le soleil, l'univers, même le rien n'existera plus. Alors que concevoir d'increvable ? Autant chercher l'utilité dans la réflexion, adossé contre un saule pleureur éventuellement.

On a souvent tenté de le "repêcher" - ses parents les premiers, estimant leur fils déprimé -. Là non plus, il n'a jamais pu, ni su comprendre. "Déprimé ? Suis-je déprimé ? Que veut donc dire ce mot ?"

Et puis ces femmes, ces hommes, désireux de changer de sexe, tellement ils demeuraient mécontents de leur représentation... Vraiment étonnant. Un jour, il s'est dit qu'un être humain bisexué, ou un parfait androgyne, pourrait divorcer avec lui-même, tant l'insatisfaction d'être l'amour de sa vie lui serait montée à la tête.

Finalement, l'existence ne donnait-elle pas seulement l'occasion de réfléchir ? Heureux, malheureux, bonheur, chagrin... Que de mots avait-on inventé de par le monde...

Il avait toujours eu l'impression d’avoir été précipité dans le vide. Planant au dessus des êtres et les choses, observateur souvent ahuri de ce qu'il voyait, de ce que les autres entreprenaient, alors que, comme à la fin des soldes, tout devra disparaître.

Si après sa vie - mot encore étrange à interpréter avec des pincettes -, il lui faudra rendre des comptes devant un conseil suprême pour dévoiler ce qu'il a pensé de lui même, de son âme, étant en âge de raisonner, après mûre réflexion il sera tenté de déclarer : "Pourriez-vous s'il vous plaît m'indiquer ce que veulent dire, réalité, âme, moi-même ?"

"Les dits fainéants qui réfléchissent, nulle part on en veut, et pourtant, nul n'a sollicité venir au monde... il importe de se justifier par rapport à des normes établies", a-t-il lu. Comment ne pas le voir une nouvelle fois désolé ; "qu'est une norme établie ? Sur quelle base repose une norme établie ?" A quoi, à qui devait-il s'adresser pour être sûr que cette affirmation n'avait pas encore pour but de tisser en lui même un nouveau royaume de connerie ?
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Leina Cooning · il y a
Hé ! Tu vas nous répondre, hein... :-)
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Leina Cooning · il y a
alô toi, ben, tu as mis la sauce. Tu arrives à transformer ton fainéant en un véritable "Oratorio", carrément un manifeste. "Heureux, malheureux, bonheur, chagrin... Que de mots avait-on inventé de par le monde..." Oui, on se débat contre les stéréotypes, ou encore, on en subit les conséquences, étant preneurs. Tu soulèves les questions fondamentales de la liberté et tu la répudies du même coup. Donc serait-ce à dire que la vérité n'existe pas, en soi, que tout se joue sur un total renouvellement chaque seconde. Le monde nous apparaît et disparaît aussi rapidement. La vérité serait ce Graal introuvable : L'invention d'un dieu inexistant. Que sera demain, je te le demande... une bise mon ami, Sophie+++
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Fred Panassac · il y a
Une oeuvre très noire je trouve, la réflexion menant irrémédiablement au doute, puis par ricochet à l'oisiveté et au statu quo, donc à la paresse. Cet être torturé est-il comme l'âne de Buridan ? Un texte qui pose plus de questions qu'il n'en résout et j'adore ça ! Je reviendrai relire, je n'ai pas saisi toutes les nuances à cette heure tardive. Bravo, et merci pour ton passage par ma page, j'essaie toujours de lire un nouveau texte des gens qui sont venus me lire.
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Maud · il y a
Coucou Yves !.... "qui suis je ? ou et comment va le monde ? dans quel état j'erre ?" arrghhh je viens de me faire une entorse du cerveau, trop des questions tournent en boucle dans mon esprit en surchauffe !... vite reposons nous sur nos lauriers.... les coins de mes lèvres sont pris d'une bizarre, distorsion... c'est ça un bâillement ??? un petit somme, en somme devrait reposer mes neurones.......... :-D
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Granydu57 · il y a
Et oui, Prijgany, ne somme pas tous "Fait néant", puisqu'un jour tout est appelé à disparaître ?
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Theane · il y a
Comment exister sans rentrer dans les cases dans lesquelles on voudrait bien nous mettre...? une réflexion qui demande réflexion. Il me plait bien ton fainéant Prijgany
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Le travail est tellement fatigant ! Il faudrait se reposer avant ! C'est ce que font à vie les fainéants. Si en plus ça leur permet de réfléchir ....
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Christophe66 · il y a
Fainéant, c'est de l'art: ne rien faire, tout en faisant croire aux autres que l'on est débordé par le travail
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Cajocle · il y a
Du grand Prij !
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MissFree · il y a
Ma foi il faut savoir se préserver...
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