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Parcours d'orientation.

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B. Nardog

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Deux heures vingt-et-une du matin et il se levait à sept heures. Hervé posa avec regret La Fille de nulle part de Maître Fredric Brown sur sa table de nuit. Vraiment, il n’y avait que lui pour écrire de pareilles histoires. Hervé ne pouvait dire s’il était son auteur préféré – il aimait vraiment lire et appréciait tant d’autres écrivains – mais il était assurément dans le trio de tête de ces surdoués de la littérature de science-fiction amerloque des seventies/eighties auxquels il vouait une véritable passion. Ces K. Dick, Silverberg, Farmer ou Asimov ; Simak, Van Vogt ou encore Spinrad qui, à eux seuls, occupaient plus de six étagères de sa bibliothèque. Sacré Fredric ! conclut-il dans un souffle avant de presser l’interrupteur de sa lampe de chevet.

À peine Hervé avait-il pris sa position de prédilection pour s’abandonner à l’inconscience qu’il remarqua la lueur diffuse qui, via le long couloir, arrivait de la cuisine et s’insinuait sous la porte de sa chambre. Et merde ! J’ai oublié d’éteindre la cuisine se dit-il, passablement agacé à l’idée de devoir se relever. Il essaya un temps de se persuader qu’après tout, ça ne le gênait pas trop pour dormir, ce qui ne fut pas trop difficile, mais au bout d’un moment, ce furent des évocations de facture d’électricité ou d’ampoule grillée qui eurent raison de son inertie... Et merde !

Les yeux rivés sur le fin rai de lumière qui rampait sur le parquet, Hervé s’extirpa de sa couette. Complètement à poil, il traversa sa chambre, pénétra dans le couloir et se dirigea d’un pas résigné vers la cuisine qui rayonnait, là-bas...

Lorsque ses pieds nus passèrent du parquet chauffé au carrelage froid de l’office, Hervé frissonna. Sous la lumière laiteuse du néon coupable, il se dirigea vers le réfrigérateur, l’ouvrit et en tira une grande bouteille de soda dont il engloutit une énorme rasade avant de la rendre au ventre glacé de l’appareil. Puis, il tourna les talons en lâchant un rot tonitruant, éteignit la cuisine d’un doigt las et s’enfonça dans l’obscurité en direction de son sommeil.

Hervé avançait lentement, une main tendue devant lui, l’autre frôlant le mur, les pieds glissant lentement sur les lattes lisses du plancher. Il faut toujours faire gaffe dans ce genre de circonstances : qui n’a jamais martyrisé l’un de ses pauvres orteils contre le pied d’un meuble embusqué dans la pénombre, voire, bosselé son front ou fait saigner son nez sur le chant d’une porte entrouverte ? On n’est jamais trop prudent pensait-il, concentré. Il se disait aussi qu’il faisait noir, vraiment noir.

Un relief sous les doigts lui signala qu’il était arrivé à la porte de sa chambre restée ouverte et dont il touchait à présent le cadre. Une main brassant toujours l’air devant lui, Hervé franchit le seuil et referma la porte derrière lui. Après une brève orientation, il verrouilla la trajectoire qui allait le mener le plus sûrement à sa chère couette – qui malheureusement avait probablement eu le temps de se refroidir – et se lança, les deux bras en avant, dans la dernière ligne droite avant la courte nuit qui l’attendait.

Hervé n’imaginait pas sa chambre si vaste. Il avait bien fait neuf ou dix pas et n’avait pas encore fait la jonction avec son lit. Il marqua une légère pause. Sans doute un léger problème de trajectoire pensa-t-il. Il avait pris un cap un peu trop à l’Est et devait se trouver maintenant à deux pas de la fenêtre, légèrement à droite du pied de son lit. Il recalcula mentalement sa position, rectifia le cap et effectua les deux pas qui devaient le mener au dodo. Les trois pas... Quatre... Cinq ?

Hervé resta un moment immobile dans le noir, perplexe. Qu’est ce que je suis en train de foutre, se demandait-il, un rien amusé de se retrouver perdu, nu dans l’obscurité. Un tantinet oppressé aussi. Il ratissa, comptant ses pas, toute la zone où devait pourtant se trouver lit et table de nuit mais rien... Ça commençait à devenir lassant.

Bon, faute de trouver sa couche, Hervé se dit qu’il se contenterait préalablement de mettre la main sur un mur. Après quoi, il lui suffirait de trouver le ou les interrupteurs dont tous ses murs, pour autant qu’il s’en souvienne, étaient pourvus et il serait sorti de cette situation un peu ridicule. Il effectua donc un cent-quatre-vingt degré et prit la direction qu’il croyait être celle de l’entrée de sa chambre. Il parcourut avec précaution les cinq ou six mètres nécessaires... en ajouta deux autres... puis encore trois... Sans résultat.

Cette fois, Hervé n’était plus du tout amusé. À vrai dire, une véritable angoisse commençait même à s’incruster, petit à petit, entre ses vertèbres crispées. Il n’y voyait strictement rien. Et même en usant du vieux truc qui consiste, lorsque l’on veut distinguer quelque chose dans le noir, à regarder légèrement au dessus, il n’y avait rien au-dessus de quoi il eut pu poser un regard.

Incapable d’imaginer où il pouvait se trouver, sinon dans sa chambre sans pour autant savoir précisément à quel endroit, luttant contre cette panique qu’il essayait de refouler de toutes ses forces, Hervé, les bras étendus au maximum, entama à petits pas une longue série de cercles excentriques qui devait fatalement lui faire rencontrer quelque chose... Il tourna ainsi, longtemps, s’éloignant de plus en plus du centre de cette spirale qu’il avait créée mais ne rencontra que le néant.

Couvert d’une nauséabonde sueur froide, Hervé sentait qu’il allait perdre pied. Un gouffre qu’il devinait sans fin commençait à s’ouvrir à l’intérieur même de sa tête. Un abîme de ténèbres où se mêlaient cauchemar et réalité. Étouffé par la terreur qui assurait sa prise, incapable de la moindre action, de la moindre pensée, Hervé se laissa doucement glisser sur ce sol devenu sans limite et hurla de toutes ses forces les seuls mots qui vinrent à son esprit : Y A QUELQU’UN ?

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Xavier · il y a
Excellent ! Un récit très fort, sans d'artifice. Apuré. Redoutablement efficace.
J’apprécie particulièrement la fin ; simple, elliptique. Terrible.
Entre Buzzati et Lovecraft. Entre Brown et Nardog.

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B. Nardog · il y a
Euh... Je te prierais de ménager mes chevilles ; merci !
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Volsi Maredda · il y a
Cela me rappelle une nouvelle de Cortazar qui retranscrit le combat de son personnage avec un pull bleu qu'il ne parvient pas à enfiler. J'aime bien cette importance que vous accordez aux paniques dérisoires et ineptes auxquelles nous sommes tous, à un moment, confrontés.
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B. Nardog · il y a
Qui ne s'est jamais paumé ainsi, mais juste quelques secondes, dans le noir ? Etrange sensation...
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Perle Vallens · il y a
On aurait encore pu faire davantage monter la pression mais bien écrit. Mériterait une suite...
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Balushkoff · il y a
My mirror is dark...Sacré Hervé !
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B. Nardog · il y a
Figure-toi que je me suis inspiré de mon meilleur ami pour celle-ci ! :)
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Miss Free · il y a
On se fait des frayeurs tout seul et l'imagination galope jusqu'à nos peurs les plus profondes.
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Caroli · il y a
ça m'est arrivé, enfant, puis j'ai fini par retrouver un interrupteur... après avoir tourné et tourné dans une pourtant petite chambre, je m'en souviens encore ! bien écrit, cauchemardesque
mon TTC : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-beignets-de-16h09

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B. Nardog · il y a
Je pense que ce genre de "mésaventure" est arrivé à tout le monde ; à moi en tout cas, comme à vous. Très bref mais très désagréable. J'irai lire vos beignets. ;)
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Marguerite · il y a
Hervé, entré dans la 4e dimension !
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Chantal Parduyns · il y a
Merci pour cette belle histoire !
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Virginie Colpart · il y a
l'angoisse! en plus ça m'arrive souvent de me lever pour éteindre la lumière oubliée dans le couloir...
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B. Nardog · il y a
Sinon, j'ai ça en compète http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/exactitude et deux autres hors cocours si vous cliquez sur mon profil. Bonne soirée.
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B. Nardog · il y a
Mon conseil : vérifiez désormais la lumière de votre couloir avant de vous coucher, hein... Ou laissez votre lampe de chevet allumée ; n'y allez surtout pas dans le noir, on ne sait jamais...
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Fred Panassac · il y a
Du quotidien au fantastique il n'y a que quelques pas, et nourri par ses lectures, Hervé se verrait bien au sein d'un conte où les objets vous jouent de ces tours tordus ! Un récit très bien mené qui nous conduit où il veut, j'aime beaucoup.
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B. Nardog · il y a
Merci Fred pour ce commentaire. Content de vous avoir distrait.
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