Parce que je voulais mourir de froid

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Il y a de ces jours où je doute de tout. Je doute de moi, de ma force, de mes capacités. Ces jours sont assez nombreux. Mais il y a d'autres jours où je suis assise au sommet du monde. Et chaque  [+]

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***Maintenant

Le thermomètre affiche -15°C. Mes dents claquent violemment et j'ai l'impression que mes molaires se fissurent dans le mouvement. Des frissons naissent au creux de mon cou et meurent au bout de mes orteils. Je comprends enfin ce que veut dire "être transi de froid". J'essaie de me mettre debout mais je n'y arrive pas. Je me sens dériver. Je ne sens plus mes doigts. Pas plus que mon nez ou mes oreilles. Je sens mon cœur ralentir.
Je me souviens des événements qui ont donnés le jour à ce moment précis.

***Quelques semaines plus tôt

Il fait pas moins de 50°C. C'est un cauchemar. L'année la plus chaude dans une contrée réputée pour ces températures inhospitalières.
En rentrant ce jour-là, un paquet bien emballé m'attends sur le pas de ma porte. Je m'installe confortablement et j'entreprends de le déballer après avoir ôté mes vêtements répugnants de sueur rance.
Dedans je découvre un petit livre à la reliure en cuir. J'aime les livres. Je le porte à mes narines pour humer cette bonne odeur de papier. Le paquet m'est adressé par " Une amie qui pense à toi " . Ça me fait sourire. Je pense savoir qui me l'a envoyé. J'ouvre le livre et je ne vois que quelques phrases inscrites. Ça m'intrigue. Ça dit : " Mourir de chaud ou de froid, que préfères-tu ? " Et un petit post-scriptum qui stipule : " Inscris ta réponse dans le livre et remets-le où tu l'as trouvé ". Il n'y a qu'Alice pour faire une chose aussi débile.
Je souris et je m'octroie une seconde pour réfléchir à la chose. Je sens l'air chaud ondoyer dans la chambre malgré le ventilateur qui brasse l'air à fond. Je n'ai jamais connu de temps froid. La plus basse température que j'ai expérimenté en 17 années de vie est de 25°C. Alors je m'imagine un froid bienfaisant apaisant la brûlure de mon corps. Je visualise le froid qui doit être si agréable. Je me vois étendu sur mon lit et enfoui sous des couvertures pour changer. Je m'imagine mourir apaisé par le froid ambiant avec un grand sourire sur les lèvres.
De l'autre côté je me représente ma chair fondant sous l'extrême chaleur. La brûlure intense dans mon corps s'accentuant jusqu'à ce que je meurs en hurlant. Insensé que j'étais ! D'ici peu, je serai en mesure de témoigner que le froid aussi brûle. Je marque ma réponse sur le livre. Je refais le paquet et le remet en place avant d'aller prendre une douche.

Quelques heures après, nous remarquons tous que la température a grandement chuté en dépit des prévisions. Une semaine encore et nous avoisinons les 25°. Tous, nous crions notre reconnaissance aux cieux cléments.
Je ne me souviens du livre que le jour où il refait son apparition sur le pas de ma porte. Il fait très froid. Nous sommes passé largement en dessous de 10°C. A ce stade, je n'ai plus juste très très froid, mais je suis très très glacé. Ma garde-robe n'est pas prévue pour cette température de dingue. J'ai superposé tous mes vêtements en une grosse couche mais j'ai toujours froid.
Le livre est là quand je rentre. Ouvert cette fois-ci. Je le reconnais immédiatement. Il y est écrit en belles lettres cursives : " Votre désir est en passe d'être satisfait."
Pendant une seconde je ne fais pas le lien dans mon esprit brumeux. Je le referme et là sur la couverture, inscrit en lettres pourpre je peux lire : "Le froid et la peur chevauchent de paire".
Mon sang ne fait qu'un tour. Je m'élance dans la maison en criant : "Alice!"
Ma cousine vient à ma rencontre presque invisible sous ses couches de vêtements.
- Que t'arrive-t-il ?
Je la prends par les épaules en beuglant :
- Ce n'est pas drôle ! Que signifie cette farce ? "
Elle répond se mettant en colère :
- Et que signifie ce cirque ? "
Je lui jette le livre au visage pour toute réponse.
Il s'ouvre dans le mouvement, et je vois totalement effaré que toutes les pages représentent à présent un visage bleu et affreusement grimaçant.
Le lendemain, tous les thermomètres affichent -15°C et les gens commencent à disparaître. Il ne reste rien de leur passage dans nos vies, juste comme si le Froid lui-même les a emporté au loin avec son haleine glaciale. Ce froid qui nous brûle les os alors que nous crions désespérément les noms des absents. Il fait si froid, trop froid ! Finalement la chaleur n'était pas plus mal.
Désormais, nous dormons pelotonnés les uns contre les autres. Nous, les disparus en sursis. Et entre 2 moments d'inconscience je ne peux que remarquer que nous sommes de moins en moins nombreux.
Un petit bruit me fait sursauter. L'horloge fluorescente au mur marque 4h15 et encore -15°C. Autour de moi, personne. Je suis seul. La porte est grande ouverte. Ma couverture m'a été arrachée. Et toujours -15°C.

***Maintenant

Étonnamment c'est alors que les pulsations de mon coeur faiblissent que je me demande enfin qui a bien pû m'envoyer le livre.
Une pensée incongrue me vient alors me faisant presque sourire : " Au moins la température ne baisse plus ".
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