Parachute

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J'aime la poésie, la fiction, les nouvelles, les textes courts, les textes longs, j'aime inventer des personnages hors du commun, emportés dans des situations inhabituelles par le temps qui passe  [+]

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Le vieil avion tournoie dans l'air frais du matin pour atteindre l'altitude du saut. Un quart d'heure auparavant, nous avons quitté le sol, une prairie qui sentait la rosée du matin, et moi, aligné avec les autres sur la banquette de fer, je me demande pourquoi j'ai pris place dans cette carcasse bruyante au lieu de suivre les sentiers ombragés où la brise parfumée incline les arbres, les rivages de sable fin caressés par la mer ; pourquoi je m'en vais jouer aux grands oiseaux alors que je n'ai ni plumes ni ailes ? Soyons honnêtes, je sais pourquoi. Me prouver que je peux affronter le ciel, la peur, le vent, risquer ma vie pour en connaître le prix, la valeur... Et si tout ça ne servait à rien ? Si, une fois posé sur le sol après l'épreuve qui m'attend, j'étais le même, identique, sauvage, doutant de tout ? Voilà ce qui me passe par la tête alors que j'attends, engoncé dans mes deux parachutes. Le grand, le dorsal, la corolle, le champignon qui s'ouvrira dans un claquement sec quand je le déciderai, et l'autre, le ventral, le petit, le secours ultime si le premier s'ouvre mal, se met en torche... Avec mon casque, mes lunettes de motocycliste et mes bottines de cuir, j'ai l'air d'un cavalier bidon de l'apocalypse. Mes compagnons, des vétérans, alignant le nombre de sauts en chute libre comme une longue liste de commissions, me regardent, l'air protecteur. Je suis un aiglon au bord du nid, en haut d'un piton rocheux et eux, les aigles habitués à sauter, à planer, à virevolter dans cet espace qui s'ouvre sous nos pieds. Ils me couvent du regard et semblent se demander si ce petit volatile qui est de leur famille sortira vivant de son premier saut en chute libre. J'avais déjà sauté en parachute, des sauts habituels, traditionnels, faciles, où mon parachute s'ouvrait tout seul quand le fil qui le tenait accroché à l'avion arrivait au bout de sa course. Simple spectateur du déploiement de la corolle blanche qui chantait dans le vent, j'avais appris à me diriger dans le ciel, en gesticulant comme un beau diable, en tirant sur les suspentes pour éviter la cime des arbres, le toit d'une ferme ou tout autre obstacle inattendu et choisir l'endroit où je poserai les pieds. Le saut en chute libre était une autre affaire ; un saut risqué. Sauter en écartant les bras, dégringoler, planer, tourner, cabrioler pendant quelques instants, quelques petites minutes et puis se positionner face au sol, ouvrir son parachute, pas trop tôt, pas trop tard, ne pas se laisser griser par l'impression d'être un oiseau, soutenu par l'air qui vous porte, et descendre vers le sol dans le doux sifflement des suspentes... Et rêver, rêver qu'on est autre, qu'on a dompté son corps, son esprit et le ciel et le monde à la fois.

Le moniteur a levé le bras. Par la porte latérale restée grande ouverte j'aperçois le ciel sans fin. Il faut sauter. Trop tard pour dire non. Nous sommes dix, je suis le troisième. J'ai peur. Le moniteur me regarde, me sourit. Je saute, je n'existe plus, je vole, je vole... Regarde, Maman, je suis un oiseau... J'écarte les bras, mes mains se tordent, j'ai le souffle coupé, les deux qui m'ont précédé cabriolent plus bas. Le sol se rapproche, il faut ouvrir mon parachute, automatisme, réflexe, tirer la poignée. Une immense fleur blanche s'ouvre au-dessus de moi, silence dans le ciel, calme d'éternité. Les sept chuteurs suivants tombent comme des pierres, ouvrent leurs parachutes. Non, l'un d'eux s'est mis en torche et tombe tout droit, il ouvre son parachute ventral, les suspentes s'embrouillent. Mon Dieu, il s'embrouille avec les suspentes, il va s'écraser... Je me tortille comme un balancier de pendule, je tire sur les suspentes, je vrille mon corps pour me rapprocher de sa trajectoire, l'attraper au passage, au passage vers l'au-delà... J'entends son cri désespéré, je dois l'attraper, je dois l'attraper...

Un ballot de tissus, de cordelettes – avec au bout un pauvre type sûr de mourir bientôt –, tombe comme un obus sur ma corolle blanche qui se froisse un instant, si long... Je l'enlace de toutes mes forces, il s'accroche à moi, la corolle blanche se re-déploie, nous sommes face à face, dans le bleu du ciel. Derrière les verres de ses lunettes, à travers les larmes, il y a un merci, un pauvre sourire et un étonnement... Tu as vu, Maman, j'ai sauvé un homme. J'en suis un, maintenant...

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