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Par de très chaudes nuits d’été

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SBys

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J’ai longtemps emprunté le RER A pendant l’été de mon arrivée à Paris, sans réellement avoir une destination précise en tête, pour le plaisir de voyager, observer les passagers, voir s’écouler les heures creuses de la nuit.

Je me rappelle, il faisait très chaud, surtout dans les rames du RER. J’amenais souvent un bouquin avec moi, Calaferte, Septentrion. J’espérais qu’une passagère curieuse, à mes côtés, jetterait un œil et trouverait un passage chargé d’érotisme, ou certains mots attireraient son attention. Invitation à regarder.

J’aimais bien le sujet de ses livres, des rencontres avec des inconnues, souvent vicieuses, des regards insistants, des femmes avec beaucoup d’expérience. Il ne parle pas du RER, mais ce n’est pas compliqué d’y penser.

Après la lecture d’un passage torride, je lève les yeux. La jeune femme devant moi me regarde. Gênée, elle détourne les yeux. Elle regarde par la fenêtre qui, devenue noire, réfléchit son regard. Elle me regarde désormais droit dans les yeux, avec assurance. Elle semble dire : « j’en pense pas moins. »

Une dame un peu rondelette vient d’entrée dans le RER. Elle s’assoit sur le siège en diagonal au mien. Elle a chaud et transpire. Elle est assise comme un sportif ou un marin, les jambes écartées. Elle relève sa jupe pour un peu d’air. Elle me regarde et semble surprise que je la dévisage.

Je lis un passage tellement beau, que je souhaite le lire à la jeune femme assise devant moi.

Ce sont de courtes phrases, quelques mots assemblés, qui me font regarder la dame sur le strapontin d’un autre œil. Elle paraît fatiguée, exténuée. Elle a de larges cernes sous les yeux, elle doit avoir eu plusieurs enfants. Je suis certain que rentrée chez elle, la nuit sera encore longue.

Je jette un œil à ma voisine de gauche, elle détourne la tête. Je replonge dans ma lecture. Elle a une tâche entre les deux seins, ou fait comme si. Je n’ai pas osé vérifier. Elle lèche le bout de son doigt et tente d’enlever la tâche. Elle frotte. Vigoureusement. Ces deux seins ballotent. Elle me regarde pour être sûre que je ne manque rien de sa manœuvre.

Encore plus chaud. Chaleur caniculaire. Deux étudiantes parlent de littérature américaine. Il fait tellement chaud que l’une utilise le bas de son t-shirt pour s’aérer, laissant découvrir un bout de peau de son ventre. L’autre fait le même mouvement avec le col de son t-shirt. J’arrête ma lecture. Je dépose le livre sur mes genoux.

Je suis absorbé par ma lecture. Raison pour laquelle je sursaute lorsque le genou d’une étrangère touche le mien. Elle l’a fait délibérément. Elle me regarde d’un air innocent, ou malhonnête. « J’ai beaucoup aimé lire la mécanique des femmes. C’est le premier écrivain qui me comprend. Dans le fond. »

Je vois la dame assise à mes côtés jeter un œil à ma lecture. Il est tard. La rame est presque vide.

Tard le soir. Une dame très bien vêtue, tailleur froissé, mais chic. Beaucoup de sueur. Elle semble avoir eu une dure journée. Elle se relâche. Je m’attends qu’avant la prochaine station elle enlève sa veste, ou ses talons aiguilles. Peut-être qu’elle déboutonnera sa blouse.

Je ne voyageais que rarement pendant la journée, trop de gens entassés les uns sur les autres. Je préférais les nuits, surtout les nuits chaudes. Le temps s’arrêtait, en suspension, la chaleur devenait supportable et douce. Le train semblait filer dans la nuit, léger, sans effort.

Arrêtés depuis 5 minutes à la station de la nation, les passagers s’impatientent. Certains sont sortis sur le quai. Une femme me fixe depuis que la dame de l’interphone a dit qu’un colis suspect a été découvert à la Défense. Les équipes sont sur place, en pleine opération. Je la regardais à intervalles réguliers. Elle ne bougeait pas. Si le message avait été différent, peut-être que je lui aurais parlée.

Je tentais de regarder le plan de la ligne dessiné au-dessus de la porte. Un mannequin d’un mètre quatre-vingt dix m’empêchait de bien voir. Elle semblait faire exprès de replacer sans cesse sa mèche de cheveux. Elle regardait à gauche et à droite, l’air espiègle. J’ai alors compris que le mouvement de ses bras, au-dessus de sa tête, ne servait pas tellement à cacher le plan, mais plutôt à me faire voir qu’elle ne portait pas de soutien-gorge.

Il avait souvent des femmes seules qui entraient ou sortaient à la station gare de Lyon, valise à la main. Elles étaient toujours en sueur, parfois un parfum étonnant se répandait dans le wagon. J’étais toujours prêt à aider. J’envisageai même d’être porteur pour le reste de l’été.

Un homme retient la porte, la sirène se fait entendre. Il a la chemise ouverte, il attend quelqu’un. Sa femme le rejoint finalement. Son talon est brisé, ce qui lui donne une drôle d’allure. Elle s’assoit sur lui et ils s’embrassent comme des adolescents. Ils sont vieux mais n’ont pas l’air mariés. Pas l’un avec l’autre, je veux dire.

J’attrape le wagon de justesse. J’ai même dû forcer la porte. La tête penchée en avant, les bras sur les genoux à reprendre mon souffle, je suis en nage. Une forte odeur me remplit les narines. Je renifle espérant que ce ne soit pas moi. C’est insupportable, comme dans un vestiaire de sports, après une défaite. Le wagon est pourtant vide. Il a une jeune fille assise, de dos. Je me déplace pour mieux la voir. Elle est toute petite. Une raquette de tennis entre les jambes. Elle a le visage rouge. Les cheveux en bataillent.

L’automne était arrivé plus tôt que prévu. J’avais dégotté un p’tit boulot dans une librairie. Je décollais les étiquettes pour les retours aux éditeurs. Dans un sous-sol, sur le coin d’une table. À partir de ce moment-là, mes voyages en RER n’ont plus eu la même saveur. Il a commencé à faire froid. Les manteaux humides et l’odeur des chiens mouillés.

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Nadine Gazonneau · il y a
Vous avez l'art du portrait et des ressentis . Mon soutien et une invitation à découvrir sur ma page , Être à coté de ses pompes ! Peut-être vous plairait-il? Merci à vous .
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Arlo · il y a
Très joliment réussi. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux

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J.M. Raynaud · il y a
un sens de l'observation !
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