Pâques au chagrin

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« Ecrire c’est creuser dans du noir ». (Guillevic) « Ecrire, c’est dessiner une porte sur un mur infranchissable, et puis l’ouvrir ». (Christian Bobin) Du noir à la lumière  [+]

Image de Printemps 2021
Marion aimait son père d'un amour absolu. Il était sa verticale. Quoi qu'il arrive, quoi qu'elle puisse faire, il était là. Ne comprenant pas forcément, mais ne jugeant pas. Jamais. Pacte tacite qui n'avait jamais été ni démenti, ni amendé. Même lorsque ses détours, en quête perpétuelle d’un « autre chose, ailleurs » la menaient hors des frontières de ce qu'il pouvait concevoir.

Marchant à ses côtés lors de longues promenades à travers la campagne qu'ils chérissaient tous deux, il ne reprochait rien. Ne conseillait surtout pas. Il écoutait. Et elle plongeait avec confiance dans la densité de ce silence offert. Puisant à la source de cet amour sans limites, elle trouvait alors le courage de poursuivre son chemin de différence. Complices, au-delà des mots. Par-delà les autres. Jusqu'à la fin.

La fin. Venue si tôt.

D’abord, la maladie qui allait le transformer précocement en vieillard aux yeux voilés d'obscur. Aux épaules de plus en plus voûtées, comme un aveu d'abandon. Trahi de plus en plus souvent par cette main indocile, s'échappant sans cesse pour imprimer sa danse macabre sur l’accoudoir du fauteuil, devenu l’unique port d’attache de son existence.

Puis, ce samedi de Pâques.

Il venait d’être opéré. Tout s’était bien passé. Marion était venue dès que possible.

Sortant de sa léthargie, il lui avait tenu des propos incohérents, les yeux dilatés par la morphine. Elle avait pris tendrement sa main qui palpitait comme un oiseau fou et l'avait rassuré à voix basse comme on berce un enfant au sortir d’un cauchemar. Se calmant peu à peu, il avait semblé la reconnaître, l’espace d’une seconde, avait murmuré son nom et s'était rendormi, apaisé.

Elle s'était installée sur une chaise, tout près de lui, contemplant son beau visage, lissé par le sommeil. D'une main timide, elle avait effleuré ses cheveux blancs, de plus en plus fins au fil du temps. Des cheveux de bébé. Un nuage de neige sur l’oreiller.

Elle respirait au rythme de son souffle. Dans ce silence de nouveau partagé, elle avait éprouvé une sensation de plénitude. Elle était à sa place.

Deux heures plus tard, réveillé l’esprit un peu plus clair - il la reconnaissait vraiment - ils avaient échangé quelques mots sur son prochain retour à la maison, quand ça irait mieux. Puis, pour ne pas trop le fatiguer, elle avait pris congé en l’embrassant très doucement. Alors qu'elle passait la porte de la chambre, il avait prononcé son nom, dans un souffle si ténu qu'elle avait douté qu'il l'ait réellement fait. Se retournant vers lui, elle avait eu le temps de lire sur ses lèvres - plus que de l'entendre réellement - un « au revoir » empli d'amour.

Il est mort dans la nuit. Seul.

A son enterrement, Marion n'a pas pleuré. On s’en est étonné. Mais elle avait plus important à faire. Elle voulait l'accompagner de sa présence la plus dense. Et cela mobilisait toute son énergie.
Elle aurait bien le temps, après, de penser à son absence, et au vide qu’elle creusait dans son univers dévasté. Tout le reste de son existence à vivre dans un inconcevable monde sans lui. Une éternité.

Elle en est à l'éternité moins dix ans. Le temps nécessaire pour comprendre qu'à la fin de sa vie, en s'immobilisant, si fragile, il lui avait offert le privilège de lui donner à son tour l'amour sans faille dont il l'avait comblée. En se courbant vers elle, il l’invitait à grandir encore. En s’amenuisant, à prendre son espace. Pour qu’elle naisse enfin à l'adulte, si longtemps refusé, il fallait que lui disparaisse.

Désormais, c'est elle qui le porte en elle, présence légère et lumineuse.
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christine A · il y a
Je termine votre texte les larmes aux yeux..
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Viktor September · il y a
Quel amour!
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Anne K.G · il y a
C'est si vrai qu'un papa c'est irremplaçable 💜
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Bisabelle · il y a
Rappel d'une douleur intime si proche malgré 17ans cette année
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Daniel Nallade · il y a
Un texte bouleversant !
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Véronique Riera · il y a
mon vote
ce texte me bouleverse
tout simplement

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Marie MOS · il y a
Pour moi aussi ce texte est émouvant et très beau. Bel hommage.
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Isabelle Lambin · il y a
Un texte émouvant sur l'amour porté à un père, pilier de chaque instant
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Mome de Meuse · il y a
Un poignant hommage à l'amour d'un père qui réveille en moi tant d'échos heureux (ou douloureux ) Merci à vous.

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