Papiers froissés

il y a
2 min
87
lectures
2

Retraité créatif après un parcours professionnel riche, j’ai la passion de transmettre mon expérience, mes réflexions diverses et mes émotions. L’écriture de nouvelles et de quelques  [+]

Je lisais tranquillement un roman, installé contre la vitre d'un vieux train encore en circulation. A l'arrêt d'une gare, un voyageur s'approche de ma banquette.

  • Excusez-moi, Monsieur, m'autorisez-vous à prendre votre place pour être contre la vitre ?
  • . Vous y tenez ?
  • Particulièrement.
  • Je n'y vois pas d'objection si vous le souhaitez vraiment.
  • C'est presque impératif pour moi.
  • Eh bien, je vous laisse la place.

Le nouveau voyageur s'installe donc à ma place contre la vitre, et moi à sa droite. Il ouvre un magazine et s'y plonge attentivement. J'imagine alors que cette personne est sujette à une phobie de type « dans un train, être absolument assis contre une vitre ».

Subitement, j'entends un déchirement de feuille. Détournant mon regard vers la gauche, je constate que mon voisin déchire la feuille qu'il venait  probablement de lire.  Puis il la froisse pour la mettre en boule. C'est alors qu'il descend la vitre, ce qui provoque un courant d'air froid que j'aurais bien évité et qui fait virevolter les rideaux. Il jette la boule à l'extérieur et remonte la vitre. Je suis décontenancé par son geste peu écologique, d'autant plus que nous avons une poubelle à notre disposition à chaque rangée de sièges. Et puis pourquoi se délester d'une feuille à la fois ? S'il souhaite alléger son magazine, autant le faire une fois pour toutes en arrivant à son domicile. Craignant de tomber sur un mal-luné (cette boule jetée, s'asseoir absolument contre la vitre), je reste coi et reprends malgré tout la lecture de mon roman.

Trois minutes plus tard, le même bruit de déchirement de feuille me fait de nouveau orienter mon regard vers la gauche. Mêmes gestes. Papier froissé. Descente de la vitre. Courant d'air. Boule jetée à l'extérieur. Remontée de la vitre. Quel malotru ! me dis-je. Quelle honte ! Néanmoins, comme un couard, je me tais, comme la fois précédente, pestant sur ces comportements inciviques. J'aurais bien aimé que le contrôleur passe au même moment et le verbalise (si tant est qu'il puisse verbaliser ces gestes). S'il recommence, je prendrai mon courage à deux mains et je lui ferai remarquer son incivilité !

Et il a recommencé ! Quatre minutes plus tard. Déchirement, boule, vitre baissée, jet de la boule, vitre remontée.

-      S'il vous plaît, Monsieur, pourquoi faites-vous cela ?

  • Quoi, cela ?
  • Eh bien, jeter du papier par la fenêtre !
  • Cela vous gêne ?
  • Bien sûr, cela me gêne. On ne jette pas du papier dans la nature !
  • Et pourquoi ?
  • Mais parce que les papiers se jettent dans la poubelle ! Vous en avez une à votre disposition sur votre gauche.
  • Mais moi, Monsieur, je ne veux pas les déposer dans la poubelle. Je veux les jeter par la vitre.
  • Mais pourquoi donc ?
  • Parce que j'opère de cette façon depuis mon enfance. Mes parents en faisaient autant. Et je les en remercie.
  • Mais vous êtes fou ?
  • Pourquoi fou ?
  • A part vous, personne ne jette de papiers par la fenêtre d'un train sauf quelques énergumènes comme vous qui décident de polluer stupidement la planète.
  • Alors vous devriez remercier ces énergumènes.
  • Je rêve ! Mais pourquoi donc vous remercier ?
  • Eh bien, cher Monsieur, parce que ce geste évite aux crocodiles d'aller sur la voie.
  • Alors oui, vous êtes fou !
  • Fou, peut-être, mais y a-t-il des crocodiles sur la voie ?
  • Bien sûr que non !
  • Vous voyez : ça marche !
  • Mais c'est de la superstition !
  • Superstition ou pas, vous constatez l'absence de crocodiles sur la voie, il me semble.
  • Mais c'est une évidence ! Sans même jeter du papier par la fenêtre, il n'y a pas de crocodiles sur la voie ! Il ne peut pas y en avoir !
  • Qu'est-ce qui vous le prouve ?
  • En France, il n'y en aura jamais !
  • Grâce à mon geste, Monsieur.
  • Mon Dieu, pincez moi pour que je me réveille.
  • A propos de votre Dieu. Vous le priez dans vos églises pour cesser des guerres qui en fait ne s'arrêtent jamais. Moi, je jette des papiers par la fenêtre pour éviter les crocodiles sur la voie, et ça marche. Alors, laquelle des deux croyances est la moins aberrante ?
  • .... ???
2

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Cent pas

Mathieu Jaegert

Alex déboula dans le cabinet du médecin au pas de charge, adoptant un ton accusateur :
— Vous m'aviez assuré que je pourrais accomplir ces dix mille pas par jour très facilement... [+]