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Papa poule

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Cécile Goguely

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Je suis papa gâteau, un peu gâteux devant mon fils, je sais. Je n’ai jamais crié : Plus de bonbons, pas de dessert ! Lave-toi les dents ! et toutes ces choses qui font des parents énervés des modèles de fatigue et de responsabilité. Je ne joue pas la comédie de celui qui limite, je ne dis pas : ne réclame pas ! Peut-être parce que Juju n’a jamais réclamé que des Kinder surprise. Je me souviens du tout premier, de ses effluves chocolatés. C’était un vrai délice que d’observer les petites mains potelées tentant vainement de séparer les deux moitiés de la cellule de plastique jaune recélant la surprise. Juju avait pourtant divisé l’œuf de chocolat avec délicatesse, en demi-Kinders parfaitement réguliers. Ses doigts glissaient sur cette deuxième cachette non comestible. Je l’ai aidé. J’étais le plus grand, le plus fort, et puis ça lui faisait tellement plaisir. On a construit le tractopelle ensemble, en suivant le schéma. Ça lui a plu, nous avons acheté d’autres œufs. L’épicier parlait d’ « œufs magiques », il disait à Juju : encore un œuf magique ? c’était comme une complicité entre eux. Bientôt, j’étais fier de le voir grandir : il faisait désormais ses courses sans moi. Je lui donnais de l’argent de poche. Il me disait : je vais chercher un œuf magique, papa, je reviens vite. J’entendais le bruit de ses pas dans l’escalier. Sur le rebord de la fenêtre s’étalait un assortiment de bricoles en plastique. Il s’agissait d’un modèle de fusée géante qu’une vingtaine d’œufs permettait de constituer. Il fallait trouver les bonnes pièces. Depuis plusieurs semaines déjà, Juju se débrouillait tout seul. Il ouvrait les coques jaunes avec la précision et le sérieux d’un horloger, me laissant parfois déguster les œufs chocolatés. Seul comptait son ouvrage. Comme je ne pouvais pas terminer tout le chocolat, je rangeais les restes au frigo : les délicieuses coquilles devenaient bien trop lourdes pour mon estomac. Peut-être en faisais-je une indigestion. Juju travaillait de pied ferme. Sa fusée prenait forme : j’en apercevais quelques bras métallisés dépassant du rebord de la fenêtre lorsque je me tordais le cou pour regarder en l’air. Je m’étais rendu compte que l’âge était en train de me tasser. Je ne pouvais plus ouvrir le frigo, dont la poignée était trop haute. Juju, qui me dépassait d’une bonne tête, se chargeait d’y entreposer ses Kinder vides : pauvres cocons sans contenu, dérisoires chrysalides. J’essayais de m’intéresser à la construction de la fusée mais il tendait l’oreille lorsque je posais mes questions. Ma voix était trop faible, sans doute, et j’ai cessé de m’époumoner. Je savais qu’il échangeait des œufs magiques avec ses camarades d’école. Car il s’agissait d’œufs magiques, j’en étais sûr. Je n’ai jamais vu un enfant grandir aussi vite. Il avait presque toutes les pièces. Il lui manquait cependant toujours quelque chose : l’écran de contrôle ou le réacteur, absents d’un œuf défectueux. La pièce maîtresse qu’il évoquait au téléphone restait la plus mystérieuse. Un de ses camarades était sur le point de l’obtenir, c’était une pièce récalcitrante. Je me tassais à vue d’œil et comme j’étais déjà trop petit pour atteindre le téléphone, je trouvais dans la progression de mon grand fils et de son entreprise magique mon seul divertissement. La nature de cette pièce, la touche finale de cette surprise géante, je l’ignorais encore. Je savais juste qu’il fallait la mettre au frigo, dans un œuf, pour qu’elle naisse comme les autres. C’était diablement créatif. J’étais pompeusement fier de mon fiston, ce petit Dieu que j’avais mis au monde. Sa maman étant vite partie, je me suis chargé de tout, moi-même, à tel point que j’ai toujours eu le vague souvenir de l’avoir porté dans mon ventre. Toute cette genèse, aidée par une éducation très souple d’où les responsabilités n’étaient pas absentes, avaient fait de mon fils un être hors du commun, qui du haut de ses six ans à peine révolus cherchait déjà à reproduire le miracle de la naissance. La pièce maîtresse, il s’agissait du conducteur, bien sûr. Une pièce trop décisive pour être bricolée, moulée imparfaitement dans du plastique de mauvaise qualité. J’ai été très flatté. Il fait frisquet, certes, mais ça sent bon. J’ai toujours adoré cette couche de chocolat blanc qui enduit l’intérieur des oeufs Kinder. Dans quelques heures je serai prêt, il séparera les deux pièces de chocolat pour me déposer un autocollant sur le dos. A peine sorti de l’œuf, je prendrai les manettes de la fusée. Je suis papa gâteau, un papa poule, je sais.
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Chantane · il y a
mon vote pour une histoire agréable a lire
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Mady Filippini · il y a
quelle imagination et en même temps on croit l'histoire possible...
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Lila Rouge · il y a
Inattendu, c'est le moins qu'on puisse dire...
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Utilisateur désactivé · il y a
Vous avez un style. Rare. C'est un vrai bonheur de vous lire. J'adore!
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Mirgar · il y a
Voilà un texte intriguant ..je retrouve l'univers fantastique de votre premier texte sélectionné pour le concours été 2016...La toute puissance de l'enfant qui va transformer son père en jouet n'est pas banale...Une métaphore?En tous cas, j'ai aimé vous lire...
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Mirgar · il y a
J'ai l'impression que mon vote n'a pas été enregistré! Encore un bug...Désolée...
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