Pantomine

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Chaque ours en peluche offert avait les yeux arrachés, la moindre poupée reçue finissait démembrée. Elle détruisait n’importe quel présent, refusait la plus petite attention de leur part. Elle se complaisait dans la déception lue dans leur regard quand elle anéantissait leurs pathétiques tentatives afin de lui plaire. Tout ce qu'ils entreprenaient pour lui montrer leur amour était voué à l’échec.

Les seuls sentiments qu’ils éprouvaient étaient égoïstes. Comment aimer les autres quand le nombrilisme a atteint un tel niveau ? Ils n’aimaient qu’eux-mêmes. Peut-être s’aimaient-ils l’un l’autre mais elle, elle n’était après tout que le résultat de leur autolâtrie. Elle aurait voulu profiter d’une de leurs absences pour s’en aller mais là encore ils auraient une raison d’afficher leur égocentrisme en pleurant et faisant s’émouvoir sur leur sort et il était hors de question qu’elle leur procure cette joie.

Une fois encore ils sont partis. Livrée à elle-même elle se sent abandonnée et l’animosité la gagne. Une fois de plus ils vont revenir avec une babiole pour elle. Un bakchich de plus pour se dédouaner. Elle attend leur retour avec fébrilité, déterminée à s’appliquer plus que de coutume afin de détruire ce qu’ils vont lui ramener.
Elle n’a aucune notion du temps passé à imaginer ce qu’elle allait leur faire, leur dire et ne pas leur faire ni leur dire et finit par s’assoupir.

Le lendemain au réveil, elle s’étonne de ne pas voir de cadeau au pied de son lit. Quelques bribes lui reviennent en tête comme dans un rêve : des pas feutrés quand la porte s’est ouverte, les voix étouffées qui semblaient être en désaccord. Lui, il parlait d’âge raisonnable, Il discourait du sens des responsabilités, Elle, elle lui rétorquait que la gamine n’avait que sept ans, qu’elle risquait de détériorer le Pequeño et qu’il valait mieux le laisser dans l’emballage encore quelque temps.
Fidèles à eux-mêmes ils avaient acheté quelque chose pour elle mais cette fois ils n’avaient à priori pas l’intention de le lui donner tout de suite. Peu importe, elle va le trouver ce satané joujou et le réduire en miettes. Elle jubile en imaginant leurs visages déconfits à leur retour.
Elle inspecte chaque placard, ouvre tous les tiroirs. Aucune armoire n’est laissée au hasard, elle farfouille dans les buffets, fouine dans les cagibis, inspecte la moindre penderie. Où est dissimulé ce maudit truc ? Elle tempête, crie, gesticule mais ne trouve pas. Elle pleure de rage, hurle à la chose qu’elle va la ravager dès qu’elle aura mis la main dessus, mais petit à petit les larmes de frustration deviennent chagrin et sans qu’elle en ait conscience la quête destructrice se transforme en chasse au trésor sans qu’elle ait même la moindre idée de ce qu’elle doit trouver.

Elle a fouillé la maison de fond en comble sans succès puis elle décide d’aller dans sa chambre pour y réfléchir et c’est là qu’elle aperçoit le petit coli posé sur son lit. Elle aurait dû le voir ce matin. Elle n’ose avancer tant elle est médusée.
Sans bruit elle s’en approche et alors que quelques heures auparavant elle éprouvait une rage destructrice, elle soulève le couvercle délicatement.

Un petit pantin inachevé semble la contempler du fond de la boîte. Qu’il est drôle avec sa chevelure de laine et son petit costume blanc ! Les billes vertes qui lui servent d’yeux la regardent et semblent implorer son aide. Elle y détecte même une pointe d’admiration. Elle le sort prudemment puis l’observe sous toutes les coutures. Elle le trouve adorable et descelle un air de ressemblance avec elle. Elle pense au pantin dont le rêve était de devenir petit garçon et décrète qu’elle serait le Gemini Cricket du joujou.

Avant de lui donner vie, elle doit soigner son allure. Elle conservera les callots dont la couleur et l’éclat ont su l’attendrir et lui ajoutera quelques fils de laine claire au sommet du crâne. Elle doit également remanier l’accoutrement. N’ayant aucune étoffe sous la main, elle l’emmène au cellier et le plonge dans un tas de houille jusqu’à ce que l’habillement obtienne la couleur adéquate.
Par la suite dès qu’elle a un moment de liberté, elle s’occupe du jouet auquel elle a conféré une âme jusqu’à le considérer presque comme son enfant. Elle l’emmène au gré de ses pérégrinations, le fait participer à ses jeux, n’hésite pas le faire sauter des fenêtres, inconsciente du danger de casse. Elle se dit que tant qu’elle sera là pour veiller sur lui, rien ne pourra lui arriver. Certes, il lui arrive d’être autoritaire voire cruelle mais c’est pour mieux le câliner et le cajoler par la suite.
Elle en a mis du temps à le dégrossir, à le façonner pour qu’il devienne un être de chair et d’os prêt à couper les fils. Tel un oisillon quittant le nid, il a un beau jour pris son envol vers d’autres cieux plus ou moins cléments.
Le temps a passé sans qu’elle en ait conscience. Les mois se sont succédés aux semaines, se sont métamorphosés en années pour devenir des lustres.
Sa mémoire lui joue des tours. La grossière boîte de carton, s’est métamorphosée en écrin. De l’énergie consacrée à dégrossir le Pinocchio, elle n’a retenu que l’exaltation de la tâche accomplie. Elle n’a pas oublié le sobriquet dont elle l’avait affublé quand elle était petite fille, il sera pour toujours son Hermanomio.
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Flore Anna · il y a
Une analyse très bien décrite, une petite fille qui traduit son mal-être en détruisant ses jouets. Peut-être, inconsciemment, trop bien réussis, bien mieux que ce qu'elle ressent pour elle. Et ce pantin qui lui laisse le soin de le terminer, lui permet de le faire à son image. Un texte très touchant. J'étais venue lire, puis dérangée par le téléphone, je n'avais pu laisser un commentaire...Je suis revenue, j'avais aimé. Bonne journée, à bientôt pour votre prochain texte.
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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo pour ce beau texte '! Vous avez mes 'voix.'
ET merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps. 🙏🙏
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Long John Loodmer · il y a
Étrange histoire où le parcours initiatique d'une petite fille se teinte de mystère.
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ALYAE B.S · il y a
Très touchante, votre histoire. J'aime bcp et je cueille un cœur. Une invitation à venir découvrir mon TTC la face cachée de l'Isère qui est en finale. Passez une excellente journée. 😉
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Margue · il y a
troublante histoire, évocation réussie
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Alain de La Roche · il y a
Un souvenir touchant.
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Joëlle Colson · il y a
Merci Alain