Panser ses plaies

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S’évader : 1. S’échapper d’un lieu où l’on était retenu, enfermé. 2. FIG. Echapper volontairement à (une réalité). Enseignant à plein temps à des mômes aux vies souvent plus  [+]

L’intervention devait durer une vingtaine de minutes. Gary Sting le savait, c’était l’opération de la dernière chance. Il ne l’avait que trop longtemps attendue. Il n’en pouvait plus de souffrir ainsi. Les discussions avaient été longues avant qu’une décision ne soit prise. Il savait cette opération douloureuse et mesurait pleinement les risques qu’il encourait. Mais, il n’avait pas le choix. Elle était la promesse d’une vie nouvelle le libérant des souffrances qui le rongeaient insidieusement de l’intérieur.

Ces dernières semaines, son état général s’était dégradé. Il avait perdu beaucoup de poids et ne se nourrissait plus correctement. L’alimentation solide ne passait plus. Il se contentait d’avaler la nourriture liquide qu’on lui proposait. Il avait perdu le goût et l’odorat, mais cela ne le gênait pas. Sa vie était sans saveur depuis bien plus longtemps. Exténué, il cochait les jours sur son calendrier en attendant son opération salvatrice. Il devait affronter, une fois de plus, seul, cette épreuve.

Sa mère, veuve depuis qu’il avait 12 ans, était morte quelques mois plus tôt. Il n’avait pu se libérer pour assister à ses obsèques. Sa disparition l’avait dévasté et l’enfonçait un peu plus dans sa solitude. Il aurait voulu lui faire ses adieux. Lui demander pardon pour sa fuite quinze ans plus tôt. S’excuser pour tous les maux qu’elle avait endurés par sa faute. Il n’en aurait plus l’occasion désormais. Le reste de sa famille avait coupé les ponts. Seuls ses deux garçons avaient conservé un lien ténu avec lui. Ils lui passaient un coup de fil une fois ou deux dans l’année. Des échanges rares, brefs et sans effusions mais dont il se contentait. Il ne pouvait décemment leur en vouloir. Entendre leurs voix le ramenait à sa vie d’adolescent, devenu père bien trop jeune, à l’âge où les autres sortent et s’amusent. Les souvenirs d’une vie qu’il avait gâchée. Des larmes coulèrent sur son visage.

L’intervention était programmée pour 18h30 en ce vendredi soir d’Halloween. Dehors, il imaginait les enfants déguisés défilant dans les rues à la recherche de quelques friandises, sonnant aux portes et jetant des sorts aux passants qu’ils croisaient. Le sien serait scellé dans quelques minutes.

Gary Sting avait pris place dans la salle d’opération dépourvue de vie. Les murs dénudés et le silence profond qui y régnait renforçaient l’atmosphère glaciale de la pièce. Il s’installa dans le fauteuil identique à ceux que l’on trouve dans les cabinets dentaires. Il avait revêtu une blouse blanche, légère et transparente, qui laissait entrevoir son corps meurtri. Une fenêtre donnait sur un long couloir vide. Un lourd rideau gris en plastique, un miroir et une horloge constituaient le seul décor de la salle. Au centre de la pièce, trônait la table d’opération. Un chariot à roulettes se trouvait à ses côtés. Quand il se regarda dans la glace, il vit le reflet d’un fantôme égaré entre ces murs hantés. Un frisson lui parcourut l’échine.

Il était tendu. Pris de panique, il avait voulu quitter les lieux un peu plus tôt. Il retrouva, un instant, la fougue de sa jeunesse et son énergie passée. Il se débattait comme un forcené. L’infirmier en charge des soins préopératoires, plus robuste, n’avait eu d’autres choix que de le maintenir et de le sangler sur la table d’opération. Il prit toutes les précautions pour ne pas bloquer sa circulation sanguine et essaya de le calmer. En vain. Il dût lui administrer un puissant tranquillisant. Gary Sting retrouva alors la sérénité nécessaire à la poursuite de l’intervention. L’homme hagard repensa à ses deux fils. De nouvelles larmes naquirent au coin de ses yeux gonflés de tristesse. Rapidement, sa vue se brouilla.

Quelques instants plus tard, un homme frêle et chauve pénétra dans la pièce aseptisée. Il plaça sur la desserte à roulettes, avec toute la délicatesse d’usage, une poche de perfusion et trois seringues identiques. L’anesthésie pouvait commencer. Il devait suivre scrupuleusement le protocole chirurgical défini par l’équipe médicale. Cette intervention était rare et les risques bien réels. Plusieurs incidents liés à des problèmes de dosage étaient survenus par le passé. Seul un médecin expérimenté pouvait assurer cette opération périlleuse. Un cathéter avait été inséré dans le bras droit de Gary Sting. Il recevrait le cocktail médicamenteux. La perfusion posée, le médecin dosa soigneusement la première piqûre. Il prit le temps de la vérifier à nouveau. Chaque seconde s’écoulait au rythme du goutte-à-goutte. La tension dans la pièce était palpable.

Le chirurgien trouva sans difficulté une veine solide. Il remercia le passé de toxicomane de son patient. La première piqûre plongea Gary Sting dans un état inconscient en trente secondes à peine. Son cerveau, ainsi mis en veille, entraîna simultanément le ralentissement de ses mouvements musculaires et respiratoires. Tout se déroulait comme prévu. L’homme poursuivit son intervention. Ses gestes étaient sûrs. Il administra les deux piqûres suivantes. Plantées coup sur coup. La dernière aiguille atteignit rapidement sa cible.
Condamné à la peine capitale pour le meurtre de sa femme, Gary Sting venait de passer quinze ans dans le couloir de la mort de sa prison californienne. En moins de sept minutes, seul, dans une chambre d’exécution, l’injection létale de son bourreau mit fin à son long calvaire.
Il avait rejoint sa mère.
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