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Panser les plaies

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Sgalopin

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- Aïe ! Maman, ça me fait mal!

Le pansement froid posé sur mes joues endolories et mouillées de larmes ravive la douleur causée par mes ecchymoses. Une fois les soins prodigués, ma mère referme la trousse médicale, puis me regarde d’un air grave : « Maintenant Sam, es-tu prêt à me dire ce qui s’est passé ? »

Depuis mon retour de l’école avec le visage tuméfié, le corps tremblant comme une feuille, je n’ai cessé de sangloter sans toutefois prononcer un seul mot. Je renifle bruyamment avant de raconter enfin ma souffrance : « C’est Léo. Un gars dans ma classe. Il m’a frappé... » Des scènes de l’agression me reviennent en mémoire. J’aimerais m’arrêter, mais les yeux insistants de ma mère m’incitent à poursuivre :

- Après mon dernier cours, j’ai joué au basket sur le terrain de jeu. Pour revenir à la maison, j’ai traversé le stationnement. Léo m’attendait sur le trottoir... Je l’ai ignoré, mais il s’est avancé vers moi et m’a poussé. Je suis tombé sans trop me faire mal. Sauf que Léo s’est agenouillé et m’a donné des coups sur la tête.

- Est-ce que quelqu’un vous a vu ?

- Non. Personne. Les élèves étaient déjà partis. Les professeurs aussi.

L’adrénaline qui me tenait en alerte depuis l’événement s’est tout d’un coup dissipée. Je me sens las. Ma mère déplace alors une mèche de cheveux collés sur mon front : « Demain, c’est vendredi, tu resteras ici avec moi. » Elle quitte ensuite ma chambre avant d’éteindre la lumière. Seul dans le noir, je tente de fuir la réalité dans un sommeil fragile. Je suis incapable de fermer l’œil ; mes blessures me réveillent par intermittence.

Le lendemain matin, je sens toujours des picotements là où j’ai reçu les coups de poings. Je décide d’aller regarder la télévision, question de me changer les idées. Alors que je me dirige vers le salon, j’entends ma mère parler au téléphone à voix basse dans sa chambre. Sans bruit, je m’approche prudemment de la porte entrouverte: « Sam va s’absenter environ deux semaines. Il souffre d’une gastro. Je vous donnerai des nouvelles lorsque ça ira mieux. » Dès que ma mère raccroche le combiné, je me précipite sur le divan. J’ai à peine le temps de reprendre mon souffle qu’elle vient s’asseoir près de moi.

- Finalement, Sam, tu vas rester ici quelques jours. Je veux que tu guérisses.

Je dissimule mon ressentiment sous un sourire forcé. En évitant d’évoquer la brutalité de Léo, ma mère a sciemment menti aux autorités scolaires. Mais je ne réclame aucune explication, contrairement à la fois où j’avais insisté pour savoir pourquoi j’étais orphelin de père.

Le lundi suivant, vers trois heures de l’après-midi, ma mère se dépêche pour aller soi-disant faire des courses : « Je suis de retour bientôt. Profites-en pour te reposer. » Elle revient finalement deux heures plus tard avec des emplettes sommaires ne justifiant pas une période d’absence aussi longue. La soirée se déroule comme si rien n’était. Jamais ma mère ne revient sur l’incident qui a provoqué ma convalescence. Elle cuisine le repas en silence, songeuse. À l’heure du coucher, son « bonne nuit » est distant.

La semaine passe. Mes plaies s’estompent et se cicatrisent. Mais ma mère semble peu s’en préoccuper. Au contraire, son esprit est ailleurs. Elle sort presque chaque jour à la même heure que l’autre fois, pour des raisons tout aussi obscures. Et moi, planté devant la fenêtre, je lui fais des signes sans jamais être gratifié d’un geste de la main ou d’un regard. Résigné, je me contente alors d’attendre son retour comme un chien abandonné par son maître.

Ma mère répète son manège la semaine suivante en me laissant encore seul les fins d’après-midi. Le vendredi, n’y pouvant plus, je marche de long en large dans le salon. Après ce qui m’a semblé des années, j’entends finalement la voiture rouler sur le gravier. Soudain, la porte d’entrée s’ouvre. Léo apparaît en premier dans la pièce. Témoin de mon expression terrorisée face à cette imposture, ma mère, juste derrière lui, intervient : « Sam, Léo veut te parler et j’aimerais que tu l’écoutes. »

Je fixe Léo en train de s’installer nerveusement sur un fauteuil, les mains nouées. Il ouvre la bouche mais je l’interromps sans gêne : « Qu’est-ce que tu fais ici avec ma mère ? Pourquoi t’es pas venu avec la tienne ? »

- Ma mère est « gelée». Elle a encore pris une tonne de médicaments tout à l’heure.

Surpris par autant de candeur, je laisse Léo reprendre la parole :

- Chez moi, ma mère est couchée du matin jusqu’au soir. Je n’ai pas de père. Je traîne donc le soir pour retarder mon arrivée à la maison. Quand je t’ai vu cet après-midi-là, tout heureux de rentrer, j’ai pété les plombs. Je me disais : « C’est injuste ! Pourquoi ce garçon est bienvenu chez lui et pas moi ? ».
Quelques jours plus tard ta mère est venue me voir après l’école. Je l’ai reconnue tout de suite car c’est une ancienne collègue de ma mère et elle était déjà venue la visiter dans notre logement. Elle m’a demandé pourquoi j’avais attaqué son fils. J’ai pleuré et tout a déboulé. Ensuite, elle est venue me rejoindre pendant deux semaines. On a beaucoup parlé. Ce soir, elle va même m’accompagner pour saluer ma mère et avoir une discussion sérieuse avec elle... Est-ce que tu me pardonnes ?

Je réfléchis longtemps avant de répondre à la dernière question. Car je ne sais pas encore, à ce moment-là, que Léo et moi serons bientôt les meilleurs amis du monde.
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Régis Burgaud · il y a
Joli texte dont l ecriture fluide rend la lecture plaisante
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