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Pancho

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Ciruja

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J’ai trente ans, la coupe au bol, les mains habiles, l’habit élimé mais la jambe toujours alerte. Mon sombrero de bandit mexicain est mon signe de ralliement à l’aventure avec un grand A.
Pourquoi le taire ? J’ai attaqué nombre de diligences, de forts militaires, de banques et de convois de bestiaux. Mon nom, Pancho, comme le grand Villa, mais je ne dispose pas de patronyme, privilège de la jeunesse de l’esprit sans doute. De la honte ? Non, je laisse cela aux faibles, aux mous, aux indécis. Je suis de ceux qui n’hésitent pas, qui tirent et parlent ensuite. D’ailleurs, je ne suis pas très bavard, je suis plutôt du genre taiseux, indien.
Mes faits d’armes sont légendaires : l’attaque du fort Lincoln, l’assassinat du sheriff Thompson, ma fuite dans le désert, mon partenariat avec la bande de Joe l’Apache et nos deux-cents-cinquante banques dévalisées. Jamais les frères James ou les Dalton n’avaient fait mieux. J’avais cette adresse diabolique à la Winchester. Je savais mieux que personne tenir en respect cette troupe de tuniques bleues lancée à nos trousses. Les honnêtes citoyens nous auraient bien pendus sous l’arbre du village mais nous étions trop rapides.
Joe me connaissait de réputation. Quand je me suis réfugié dans son antre secret au fin fond du désert de l’Arizona, il ne s’était pas opposé à mon intégration. Dans sa bande, il y avait des Mexicains comme moi, des Navajos, des Comanches et des Apaches. Un mélange bien hétéroclite qui aurait dû précipiter sa ruine mais dans ces années de conquête de l’ouest et d’avancée du train, les territoires vierges et sauvages vivaient dans une anarchie qui nous fut profitable à plus d’un titre.
C’est Joe qui était le roi du six-coups. Il aurait pu le rester mais il avait la gâchette un peu trop facile. Il croisa Jimmy, un esclave fugitif, qui le mit en terre, ad patres, pour l’éternité. Il était mon aîné, mon guide. Sans lui, j’étais orphelin, sans famille.
Souvent blessé, jamais mort, une nouvelle péripétie et j’accours. Je viens toujours, il suffit de m’appeler, je me dépoussière et je suis présent car je ne donne pas ma part aux chiens.
Après la mort de Joe, j’ai connu quelques moments difficiles. On faisait moins appel à Pancho, j’étais grillé et démodé. Appartenant au passé, je vis des évolutions transformer radicalement le pays. Il y avait des trains partout. Des voitures sans chevaux arrivèrent par la suite. Les villes se diffusèrent sur tout le territoire. Elles étaient gigantesques et inhumaines.
Puis après vinrent le cinéma et la radio. Je n’avais jamais pris une douche de ma vie, je n’allais pas devenir un bourgeois, un mou, un technicien, un financier, un homme d’affaires. Je voulais rester le desperado mexicain, l’image même de la liberté, du risque et de l’odyssée éternelle.
J’ai connu de nombreux déménagements, de nouvelles maisons, de nouveaux amis, de nouveaux jeux. Tout bouge mais je reste le même, avec ma manière de tirer et d’avancer. Ma valeur est là, j’ai fait mes preuves et je ne me suis jamais plaint.
Les gangsters italo-américains donnaient le la à Chicago et à Détroit, des cités de l’est inconnues pour moi. Je me demandais si je pouvais rejoindre ces hommes qui étaient des risque-tout comme moi mais aussi des modernes, des businessmen car eux visaient l’argent avant tout. C’était Murder Inc et compagnie ! Nous n’aurions jamais pu, moi et Joe, créer un syndicat. Notre association était libre, sans contrainte et sans papier.
D’autres êtres arrivèrent par la suite, dans ce pays qui devenait la première puissance mondiale, après une guerre que je ne fis pas. Les femmes ! Leur présence grandissait, leurs formes se devinaient sous des habits de plus en plus légers. Elles semblaient prendre de plus en plus d’importance dans la vie de tous les jours et je n’avais jamais été un séducteur dans l’âme. Je n’étais pas prévu pour cela. Je ne comprenais pas leurs attraits et leurs jeux étaient tordus, malsains et trop complexes pour un être fruste comme moi.
De plus en plus, le monde devient virtuel. On invente des réalités imaginaires. L’Homme n’est plus un enfant innocent. Il ne sort plus. Il dispose de l’extérieur à l’intérieur de ses forteresses numériques. L’ouest sauvage n’est plus, on croise toujours les mêmes personnes dans des espaces de plus en plus réduits.
La nuit envahit ma vue, je suis précipité dans un gigantesque sac sombre qui empeste le plastique. Je ne peux résister et j’ai juste le temps, avant de disparaître, d’entendre la question suivante : «  Chéri, tes vieilleries, tes jouets qui sont à la cave, tu les jettes tous, n’est-ce pas ? »
Adieu, Playmobil de mon enfance.
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Artvic · il y a
Une très belle chute inattendue pour une histoire très bien menée ! j'adore ! j'ai une cave pleine de playmobile !
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RAC · il y a
Direction les bonnes oeuvres ? Les souvenirs restent.. Très sympa ce texte, bravo !
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Virgo34 · il y a
Une histoire qui tient en haleine jusqu'à la chute.
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire.

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Nadine Gazonneau · il y a
Un vrai voyage , des personnages bien campés et une fin superbe .
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Ciruja · il y a
Merci
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Keith Simmonds · il y a
De bons souvenirs du bandit mexicain avec une belle chute ! Une invitation à lire et soutenir, si vous l’aimez, “Isère en Mouvement” qui est en FINALE pour le Prix Paysages 2018. Merci d’avance !
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Elena Hristova · il y a
ce portrait de despérado mexicain est très très attachant finalement
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Ilyes Boumahdi · il y a
Une toy story bien contée qui en dit long sur les bouleversements de notre société. Bravo
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Ciruja · il y a
Merci
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Charles Dubruel · il y a
je ne m'attendais pas à cette fin ! elle met beaucoup de saveur à l'ensemble
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Ciruja · il y a
Merci
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Dolotarasse · il y a
Ah ah les Playmobil ! Bien joué ;-)
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Ciruja · il y a
Merci et spéciale dédicace à tous les amoureux des playmo
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Miraje · il y a
Scénario habile pour une chute vraiment inattendue !
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Ciruja · il y a
Merci
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