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Chantal Sourire

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LAURÉAT
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Histoire émouvante d’une séparation, du point de vue de l’enfant. L’auteure parvient à émouvoir tout en conservant une certaine légèreté ...

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Je me souviens, c’était un dimanche soir.
Maman avait passé l’après-midi à faire des gaufres. Des piles de gaufres derrière lesquelles elle cachait ses yeux rougis.
J’en avais mangé beaucoup. Beaucoup trop. Pour que Maman s’occupe les mains. Pour son esprit, je ne pouvais pas grand-chose.
La sonnette a retenti. Un coup paresseux suivi d’un bref, énervé, comme du temps où il vivait encore ici.
Maman a lâché le gaufrier, elle a essuyé ses bras couverts de sucre glace sur son tablier et a ouvert la porte.
Moi, je suis entré dans la chambre des enfants. J’ai regardé Nestor, mon ours-doudou et décidé de le laisser sur mon lit puisque j’étais un grand et aussi pour qu’il tienne compagnie à Maman en mon absence.
J’ai attrapé ma petite sœur Zoé d’une main, elle était en train de coiffer sa poupée, de l’autre j’ai saisi la petite valise rouge prête depuis la veille. Nous avons rejoint Papa sur le seuil. Il hésitait à entrer, Maman ne disait rien, elle regardait le bout de ses chaussons un peu usés.
Ce que les hommes de loi appellent la « garde alternée » venait de commencer. J’avais sept ans.
Nous partions pour un long voyage d’une semaine. Quittant le nid qui nous avait vu naître, risquer nos premiers pas, partager des fous rires et soigner des bobos. L’odeur mêlée de tabac et d’eau de rose de nos deux parents. Mes frayeurs à écouter les brigands racontés par Papa et les câlins de Maman – quatre bisous, un pour chaque membre de la famille –, cette tribu unie pour l’éternité. Les murs résonnaient aussi de disputes, de cris suivis de silences, mais c’étaient les nôtres. Et aujourd’hui nous marchions vers un inconnu sans passé. Et sans Maman.
Elle m’a serré très fort. Zoé commençait à pleurer. Papa se dandinait, un pied puis l’autre.
Nous sommes restés longtemps devant la cage de l’ascenseur qui n’arrivait pas puis une porte a claqué derrière nous. Maman avait disparu. 
Le juge avait décidé, les semaines paires chez monsieur et les impaires chez madame.
Je n’ai pas bien compris quand Maman nous a expliqué. Du haut de ses trois ans, Zoé chantonnait et moi j’entendais père à la place de pair et ne voyais pas ce que signifiait impair.
Comme nombre de mes copains – et d’une voix chevrotante, Maman en dévidait la liste –, nous allions avoir deux maisons, avec les mêmes lits et le même petit bureau gris à bord bleu. Par chance, nous ne changions pas d’école. 
Je trouvais bien compliquée la vie clonée qui s’annonçait, gros nuage prêt à craquer sur nos têtes menacées.
La première semaine se brouille dans mon esprit, je faisais ce qu’on me disait, Papa, la maîtresse, la nounou du soir et celle du mercredi, comme un brave petit soldat. Je décomptais les dodos comme Maman me l’avait appris et m’appliquais en classe pour être aimé de tous.
Papa faisait de son mieux et nous gavait de pâtes. Zoé s’est adaptée plus vite que moi. Elle avait moins de souvenirs peut-être, ou alors un caractère plus malléable.
Quand Papa nous a raccompagnés le dimanche suivant, à nouveau Maman nous a serrés à nous étouffer. J’ai posé la valise rouge et j’ai filé dans la chambre pour parler à Nestor. Il ne comprenait pas pourquoi je l’avais abandonné. Je lui ai expliqué que c’était une histoire de grandes personnes et qu’un monsieur en robe noire avait décidé pour notre bien. Nestor m’a conseillé de laisser tomber, ne plus chercher les réponses aux questions qui se bousculaient dans ma tête. Et suivre mon bonhomme de chemin comme je pouvais. 
C’est ce que j’ai fait.
Aujourd’hui, je viens de coucher les enfants, mon fils de sept ans agrippé à son ours et sa jeune sœur qui rêve déjà en souriant.
Je vais rejoindre ma femme. Je suis heureux mais j’ai peur.

PRIX

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Christine Śmiejkowski · il y a
J'ai continué à vous lire car c'est un peu comme une drogue, vos récits et je ne m'en lasse pas
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Chantal Sourire · il y a
Quel plus beau compliment souhaiter recevoir ? Merci, Christine, du fond du cœur !
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Jusyfa · il y a
Bonsoir Chantal, je reviens vers vous pour vous féliciter, j'ai reçu le fascicule papier SH. E n° 24, et j'ai ainsi le plaisir de compter votre T.T.C " Pair et impair" dans ma collection.
Encore bravo.
Jusyfa.

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Chantal Sourire · il y a
Merci, Jusyfa !
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Amore · il y a
Très beau texte qui rappelle ma jeunesse, le divorce douloureux de mes parents...
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Framboise59 · il y a
Beau texte...Le mo de des adultes est bien souvent difficile à comprendre pour un enfant....Heureusement qu'il existe des Nestor!
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Christiane Bouchez · il y a
Beaucoup de douceur, le texte est aussi fluide que la vie de cet enfant.
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Nais · il y a
Heureusement que Nestor était là...Bravo
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Anne Marie Menras · il y a
Mes félicitations Sourire. Vous l'avez bien mérité !!!
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Francine Lambert · il y a
Mes sincères félicitations Sourire, je suis heureuse pour vous, à bientôt !
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Chantal Sourire · il y a
Un grand merci, Francine !
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Fred Panassac · il y a
Félicitations Sourire pour ce prix du jury bien mérité et ce texte sur un sujet sensible toujours d’actualité pour tant de familles.
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Chantal Sourire · il y a
Merci beaucoup, Fred !
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