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1785

LAURÉAT
Sélection Public

Paillasson le hérisson se frottait le museau contre les rebords rugueux d'une planche déclouée de l'enclos de la petite chapelle de Sainte-Barbe, à Saint-Jean-de-Luz.
S'étant raclé la truffe dans les règles de l'art, il visa ensuite une belle écharde, assez longue et solidement arrimée pour la faire glisser entre ses piquants et se gratter ainsi le dos en des endroits inaccessibles et propices aux démangeaisons tatillonnes.

Paillasson s'étira à satiété, soulagé, et s’assit pour siester, face à l'océan. Son déjeuner de vers de terre avait été trop copieux et son ventre accusait le coup. La brise marine, qui lui chatouillait les narines, était la bienvenue car la chaleur post-meridiem claquait toute velléité d'effort.

Plongé dans un rêve de cuirasses, notre polisson ne sentit pas monter la Brouillarta, grand vent annonciateur de tempête au Pays Basque. La palissade hoqueta, tressauta puis toutes ses planches voulurent reprendre leur liberté en même temps, tels des garnements capricieux et trépignants à l'heure de la récré. Mais le sommeil de Paillasson n'avait cure d'un peu d'agitation paroissiale. Il continuait de roupiller contre vents et marées.

Jusqu'à ce qu'une première goutte de pluie mélangée d'embruns termine sa course précipitée en explosant de joie sur la truffe du hérisson. Se hérissant l'échine, Paillasson ouvrit un œil au pif. N'ayant pas suivi de cours de probas, il ne put apprécier la douce ironie de la nouvelle goutte de pluie qui choisit justement de tomber dans l’œil ouvert. Définitivement agacé, il se résolut à se dérouler et dodeliner vers l'abri le plus proche. Bien lui en prit car, quelques secondes plus tard, il tombait des hallebardes, bien meilleures duellistes que ses piquants. La tempête fouettait maintenant sans discontinuer la petite chapelle. Paillasson était, quant à lui, bien à l'abri sous son rocher, au sec ; il patienta longtemps, très longtemps, le regard hagard, perdu dans les flaques, où les frasques des vers de terre lui inspiraient mets et merveilles.

Puis, comme dans toute histoire classique et binaire, après la pluie, vînt le beau temps.

Le soleil commençait à peine à réchauffer le sol détrempé, que Paillasson avait déjà terminé son nouveau gueuleton de vers de terre.
L'air marin et la lumière estivale lui donnèrent ensuite envie d'une petite promenade. Il opta pour la digue ! Il se prit un dernier ver pour la route, et descendit la colline en dodelinant, repu.

Les vagues étaient encore puissantes et certaines passaient par-dessus les blocs de pierre, dans un fosbury impeccable. Hypnotisé par le spectacle, il ne remarqua pas tout de suite la présence d'un objet rond au milieu de la digue, qui n'était pas là les jours précédents. Intrigué, il s'en approcha assez pour reconnaître un de ses congénères, roulé en boule, mais dont les piquants étaient bizarrement teintés de violet.

Il avança encore puis toussota légèrement, se racla un peu la gorge et, heureux d'avoir de la compagnie, se présenta, guilleret:

— Bonjour, hum... je suis Paillasson, le hérisson !

Aucune réponse. Il fut un peu déçu de ce silence et s'apprêtait à réitérer ses présentations, quand une petite voix s'éleva de nulle part :

— Bo... bonjour, je suis Picotine, l'oursine !
— Vous êtes un oursine ? Vous ressemblez plutôt à un hérisson qui a peur ! demanda Paillasson, surpris.
— Tout d'abord, je suis unE oursine, et ensuite, je ne sais pas ce qu'est un hérisson !
— Ben... un hérisson, c'est... comme moi !

S'ensuivit un dialogue encore plus passionnant, au cours duquel Paillasson et Picotine se racontèrent leurs vies respectives, lui, adorant se dorer la pilule au soleil en sirotant un ver, elle, se faire caresser les flancs par l'écume salée des vagues, lascive, sur un rocher chauffé par le soleil... Image qui piqua la curiosité de Paillasson.

Tout émoustillé par cette rencontre fortuite d'une demoiselle sa foi fort charmante, il dodelina un peu plus près de Picotine, en vue d'un accostage.
Malheureusement, un hoquet de Belharra envoya une vague déferler soudainement sur la digue et balaya l'oursine, qui ne put se retenir au bastingage de leur amitié naissante, et fut emportée au fond de la baie de Saint-Jean-de-Luz.

Paillasson se précipita vers le rebord et aperçu Picotine qui se posait en douceur sur le sable, au fond de l'eau.
Il ne pouvait plus lui parler ni l'entendre et, à l'idée d'avoir perdu une amie, une larme perla d'un œil... et il rendit la goutte de pluie à l'océan.

PRIX

Image de Hiver 2019
1785

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Jeanne en B. · il y a
Une lecture très agréable
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Laurent Martin · il y a
Merci Jeanne!
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Mina8 · il y a
Adorable!!
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Laurent Martin · il y a
Merci Mina 🙂
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Vannessa · il y a
Très cool votre texte.
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Laurent Martin · il y a
Merci Vanessa! 😀
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Mandy Rukwa · il y a
Un régal.... Bravo Laurent !
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Laurent Martin · il y a
Merci Mandy, ca me fait plaisir 🙂
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Cathy Cherrak · il y a
Bravo ! Vraiment :-)
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Laurent Martin · il y a
Merci Cathy!! 🙂
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Jean Calbrix · il y a
Un texte sympa ! Un prix amplement mérité. Bravo, Laurent !
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Laurent Martin · il y a
Merci Jean! 😀
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Laurent. Je relis avec plaisir votre sympathique TTC !
Vous avez aimé ma chienne Ianna. Peut-être aimerez vous tout autant mon paysage nocturne :https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture Bonne soirée à vous.

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Cricriduthor · il y a
Très beau petit texte qui mérite son titre de lauréat.
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Laurent Martin · il y a
Merci pour ce gentil commentaire 😀
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MissFree · il y a
Félicitations Laurent !
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Laurent Martin · il y a
merci MissFree pour votre soutien !!
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Firmin Kouadio · il y a
Bravo ! Bravo ! Félicitations !!!
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Laurent Martin · il y a
merci Firmin :)
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Maultys · il y a
Bravo ! :)
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Laurent Martin · il y a
Merci Maultys!! 🙂
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