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Paddle Party

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Steph

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Trois jours. Trois jours que je l’observe, depuis la plage, traverser chaque après-midi le lac d’une rive à l’autre sur sa planche gonflable. Parfaitement en équilibre sur ses deux jambes tendues, elle pagaie régulièrement à gauche et à droite, ne laissant derrière elle qu’un fin sillage qui disparaît lentement à la surface de l’eau. A l’heure où le soleil se couche, il pose ses derniers rayons sur sa peau dorée, et sublime la silhouette de cette jolie inconnue qui fait battre mon cœur de jeune homme sentimental.

 

Cet été, la tendance est au Stand Up Paddle. Tout le monde s’y est mis, même dans ce petit coin tranquille de Savoie où j’ai planté ma tente pour les vacances.

 

Le lac d’Aiguebelette n’est pas très grand. Il se niche au creux des montagnes, au nord du massif de la Chartreuse. Ici, pas de jet d’eau spectaculaire comme à Genève ou de Festival de musique comme chez son voisin le Lac du Bourget. Juste un snack-bar et quelques parasols pour avaler des frites en barquette, et un Tabac-Presse pour acheter les magazines « People » que l’on ose à peine feuilleter le reste de l’année. Il y a même de vieilles cartes postales déformées par le soleil depuis que les vacanciers leur préfèrent Snapchat et WhatsApp. L’ambiance est familiale, l’atmosphère presqu’immuable. Chaque jour à la même heure, un vendeur de glaces ambulant fait le tour des campings avec son chariot à roulettes, et c’est cela qui me plaît.

 

Quatre jours. Quatre jours que je l’observe, allongé sur ma serviette de bain, sans avoir le courage de l’aborder. Alors, j’analyse discrètement ses habitudes. En général, elle arrive en fin d’après-midi, à l’heure où certains s’endorment devant l’étape du Tour et où les premiers plaisanciers quittent le plan d’eau. Elle se gare sur le parking du camping, avant de se changer dans les vestiaires près des douches, puis traverse la plage avec sa planche sous le bras et sa longue natte de cheveux bruns dans le dos. J’en déduis qu’elle n’habite pas très loin du lac, et comme elle vient seule à chaque fois, mon imagination s’enflamme.

 

Le soir venu, une lampe frontale autour du crâne, je surveille l’eau en train de bouillir sur mon réchaud à gaz. Accroupi devant l’entrée de ma tente, je rumine ma solitude sous le ciel étoilé. En m’endormant, un peu à l’étroit dans mon sac de couchage, je repense à la charmante pagayeuse et me mets à rêver d’une belle rencontre pour les vacances.

 

Cinq jours. Cinq jours que je l’observe, secrètement, sans trouver la force de me jeter à l’eau. Alors, j’élabore différentes stratégies qui pourraient m’aider à passer outre ma timidité. Louer un pédalo, et partir à l’abordage de sa planche de Paddle en provoquant un contact volontaire. Après réflexion, je me dis que la méthode est un peu cavalière et que l’effet pourrait s’avérer contraire à mes intentions. Emprunter le crocodile gonflable du petit garçon occupé à faire des châteaux de sable au bord de l’eau, et partir à sa rencontre en nageant derrière. Malheureusement, le gamin risquerait de se mettre à hurler, et ses parents pourraient m’en vouloir, sans compter que le physique du papa invite plus à la diplomatie qu’à la confrontation. Acheter à mon tour une planche gonflable, mais avec le peu d’entrainement à mon actif, je serais bien trop essoufflé pour lui parler sereinement une fois arrivé à sa hauteur. Sans compter les risques potentiels de chutes.

 

La nuit tombée, je fais le pari de tenter ma chance, coûte que coûte, le lendemain. Le plus simple étant encore d’entamer la conversation en lui parlant de sa passion pour le Stand Up Paddle au moment où elle traverse la plage.

 

Trois heures. Trois heures que je l’attends désespérément, assis en plein soleil sur ma rabane en osier. Le sixième jour, ma main en visière sur le front, je scrute le plan d’eau à sa recherche. Sans succès. Elle ne viendra pas aujourd’hui. Une fois encore, j’ai trop attendu, et je suis passé à côté d’une belle occasion. Je vais terminer mes vacances tout seul, condamné à manger des conserves réchauffées au bain-marie et à jouer au Scrabble avec les retraités de la caravane d’en face.

 

Alors que je replie mes affaires de plage avec le désespoir d’un amoureux transi, je la vois, comme par miracle, se diriger vers moi. Jamais je n’aurais pensé que ce serait elle qui viendrait à ma rencontre. Elle est encore plus belle de près. Son sourire éclatant me fait craquer. Sa planche s’est dégonflée, et elle aimerait savoir si je peux l’aider car elle a oublié son gonfleur chez elle. Je repense aussitôt au gamin au crocodile qui en possède un avec trois embouts différents. Je me fends de mon plus beau sourire auprès de ses parents qui consentent à me prêter l’accessoire de leur fils. Le gonfleur au bout du bras levé, je reviens victorieux auprès de ma jolie naïade. Pour me remercier d’avoir remédié à son problème, elle me propose de l’accompagner sur sa planche. Sans même attendre ma réponse, elle me confie sa pagaie et s’allonge à l’arrière.

 

Après avoir ramé une grande partie de la semaine, je crois que la chance est enfin de mon côté. Ce n’est plus le moment pour moi de me dégonfler.

 

A l’heure où le soleil se couche, les deux jambes tendues sur la planche, je trouve peu à peu mon équilibre. D’une rive à l’autre,  je traverse le lac d’Aiguebelette, ne laissant derrière les pieds de ma jolie inconnue que deux fins sillages qui disparaissent lentement à la surface de l’eau.

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coquelicot · il y a
enfin la rencontre ! il était temps et on l'attendait... très beau texte
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Miraje · il y a
Un texte qui tombe à point ; à la fin des vacances ...
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Adlyne Bonhomme · il y a
J'adore votre manière de raconter. Une écriture limpide et facile d'accès.

Je vous mets un j'aime.

Je vous invite à voter pour mon poème ''Je tresse l'odeur''

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Michèle Wanneau · il y a
Le paddle...toute une question d'équilibre en fait...tout comme ton histoire...
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Utilisateur désactivé · il y a
Mes 5 voix pour votre texte si bien écrit! J'espère vous voir arriver en finale, bravo!

Je vous invite également à soutenir ma peinture: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/dumbledores-tattoo-1

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Zouzou · il y a
toutes mes voix , Steph !
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Steph · il y a
Merci Zouzou !
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Lllia · il y a
Ton histoire m’a fait sourire :) mes votes +5!!
Je participe aussi à un concours de dessin en finale si tu veux jeter un coup d’oeil: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

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Coco · il y a
Il n'a pas fini de ramer ... si je comprends bien ! Big bisous !
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Steph · il y a
Merci Coco !
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Lilibellule38 · il y a
Belle histoire!
J'y ferai bien un tour dans les prochains jours, ce n' est pas bien loin de chez moi pour essayer cette activité. Merci

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Virgo34 · il y a
C'est bien écrit et c'est plein d'humour. J'ai bien aimé les efforts du héros pour rencontrer sa belle.
Si vous aimez les contes, je vous invite à aller lire celui que je propose dans le même prix, côté "jeunesse".

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